Mais quel peut être cet homme, se demandait Sophia, après avoir remarqué ces mouvements impétueux et la réserve que gardait Montenegro dans tout ce qui semblait se rattacher à sa naissance, à ses voyages, à sa vie passée. Certes, ce n'est pas là un être vulgaire, se disait-elle. Il y a dans sa physionomie quelque chose de trop élevé, dans sa conversation des traits trop saillants, pour qu'il soit né dans une condition commune. Je ne sais, mais, malgré la défiance qu'il m'inspire quelquefois, j'aime dans cet homme l'empire qu'il paraît exercer sur tous ses marins, le mépris qu'il montre au milieu des dangers, et l'attitude à la fois noble et franche de sa personne. Quelle figure énergique et expressive! Et condamné, à un âge encore si jeune, à passer sa vie sur les flots, parmi quelques grossiers matelots!... Oh! qu'élevé pour la société et pour un haut rang, Montenegro aurait brillé dans nos cercles, et près des femmes surtout!..
Le mari de Sophia n'avait pas conçu une opinion plus désavantageuse sur le compte du capitaine. Souvent il avait parlé à sa femme des brillantes qualités que lui semblait posséder Montenegro; mais il trouvait en lui quelque chose d'impénétrable: jamais, dans les fréquentes conversations qulls avaient eues ensemble, il n'était parvenu à découvrir ce qu'il tenait le plus à savoir à l'égard du jeune marin. «Cet homme, répétait-il, est un problème. Il a reçu beaucoup d'éducation; il a dû avoir une vie fort agitée; mais il se cache si adroitement sous son air de franchise et de brusquerie, que l'on ne peut rien deviner... C'est un être indéfinissable... Au surplus, tout cela pique la curiosité, il est vrai, mais ce qu'il est et ce qu'il fut ne doit pas nous intéresser au-delà de ce que nous pouvons exiger de lui. Qu'il nous conduise vite à Calcutta, c'est tout ce que nous lui demandons.»
Les soirées délicieuses que l'on passe sous le ciel des Tropiques et de la Ligne, arrivèrent. Assis nonchalamment sur leurs nattes, à l'abri des tentes du gaillard d'arrière, les passagers se livraient, pendant de longues heures, à ces conversations intimes que le doux bruit des vagues et de la brise indolente semblait accompagner mélodieusement. Oh! que dans ces moments d'exquise oisiveté l'âme se sent disposée aux impressions tendres et mélancoliques! Sophia, placée presque toujours entre son mari et Montenegro, écoutait celui-ci raconter avec originalité les sensations diverses qu'il avait éprouvées dans sa carrière de marin. Ces naïfs récits l'amusaient beaucoup plus que tout ce qu'elle avait encore entendu dans le monde.
Souvent, pendant ces narrations si expansives et si attachantes par leur simplicité même, l'épouse du colonel laissait échapper de ses doigts distraits l'ouvrage qu'elle avait pris pour se donner une contenance. Rien n'égalait sa gaîté à bord; il n'y avait que lorsque Montenegro lui parlait qu'elle se montrait pensive ou préoccupée. Son mari avait vu avec étonnement, mais avec plaisir, au moins le disait-il, le changement heureux que la mer avait opéré dans le caractère, ordinairement mélancolique, de son épouse... Ce changement, qu'elle ignorait encore elle-même, n'avait pas non plus échappé à Mosquita, et la malheureuse fille se désespérait en voyant sa maîtresse captiver l'attention de Montenegro, et partager le plaisir qu'il semblait avoir à passer des heures entières auprès d'elle. La jalousie est la plus pénétrante de toutes les passions. Ce que Sophia ne s'était pas encore avoué, Mosquita l'avait deviné. Aucun mot, aucune plainte n'était échappée de sa bouche; elle souffrait et se taisait. Ses yeux seuls exprimaient à son amant tout ce qu'elle voulait cacher aux personnes parmi lesquelles elle s'était condamnée à vivre, pour jouir de la cruelle satisfaction de suivre, de voir et de surveiller un homme qui ne payait tant d'amour et de constance, que par du mépris et de la haine.
Montenegro ne pouvait plus s'abuser sur le sentiment qu'il inspirait à Sophia, ni sur celui qu'elle avait fait naître dans son propre coeur. Ce n'était pas de l'amour qu'il avait pour elle: c'était quelque chose de moins fougueux, mais de plus tendre et de plus soumis.... Quelque chose de tendre à lui! Avec une âme comme celle qu'il s'était faite, soupirer aux pieds d'une femme! Oh! s'il n'avait éprouvé qu'une folle ardeur pour Sophia, il n'aurait eu qu'un mot à dire, qu'un ordre à donner, pour se débarrasser de son mari, de Mosquita elle-même, et pour triompher en pirate de sa nouvelle conquête.... Mais près de Sophia, il sentait le désir s'éteindre, son impétuosité se calmer et sa volonté s'évanouir. Il ne se reconnaissait plus. Sa force même l'abandonnait, ses habitudes les plus dures s'amollissaient, et c'est à peine s'il retrouve quelquefois assez de colère pour punir des matelots mutins ou paresseux. Ce n'est que lorsqu'il voit l'importune Mosquita épier les mots qu'il adresse à Sophia, qu'il sent s'allumer dans son coeur cette indignation, qui auparavant aurait coûté la vie à qui eût osé le braver à son bord, ou s'opposer à son impérieuse volonté.
En doublant le cap de Bonne-Espérance, la Revanche est assaillie par ces tempêtes qui accueillent ordinairement les navires dans ces parages redoutés. Pendant plusieurs jours la peur retient les passagers prisonniers dans leurs chambres. Montenegro ne quitte pas le pont, et Mosquita seule essaie de se tenir près de lui. Mais il ordonne à ses gens de le délivrer de la présence de cette femme imprudente, et la malheureuse est condamnée à ne pas quitter sa maîtresse. Que ces jours de mauvais temps passés sans voir Sophia, sont pénibles! Mais la bourrasque s'apaise enfin; le calme renaît du sein de l'orage; on se revoit: les yeux fatigués de Sophia expriment la langueur, mais aussi ils peignent le plaisir qu'elle éprouve à retrouver Montenegro, qui de son côté oublie ses fatigues pour recommencer ses entretiens du soir. La politesse du colonel pour le capitaine devient moins froide: elle ressemble un peu même à de l'affectation. Le colonel au reste paraît si bon homme! Il se montre heureux de la bienveillance que son épouse témoigne au capitaine espagnol, tant il est loin de deviner les progrès que le marin a faits dans le coeur de sa femme, et du sentiment que celui-ci a conçu pour celle à qui, lui, mari confiant, il a cru avoir inspiré non pas peut-être de la passion, mais la plus tendre estime.
Près de quatre mois s'écoulent ainsi sur les flots, temps d'ennui pour le colonel, temps de douleur pour Mosquita, mais de bonheur et de douce inquiétude pour Montenegro et Sophia... On va bientôt atteindre le terme du voyage: on va annoncer la terre, et c'est alors seulement que la tendre Sophia, en entrevoyant le jour où il faudra se séparer de Montenegro, ne peut plus s'abuser sur l'état de son coeur. Par quelle fatalité s'est-elle laissé entraîner vers cet homme, qu'elle ne comprend pas, vers cet être mystérieux, dont la vie est une énigme, et dont l'âme paraît recéler des passions si peu faites pour égarer une femme résignée jusque-là avec tant de vertu à ses devoirs d'épouse! Par quelle effrayante bizarrerie éprouve-t-elle pour un inconnu, élevé loin du monde, au milieu des mers, un entraînement que ne lui a jamais inspiré l'époux qui la chérit, l'homme distingué à qui elle s'est unie, à qui elle doit bonheur, rang et fortune! À un père, à un frère, elle pourrait au moins confier le désordre et le trouble de son âme.... Mais son penchant coupable, à qui l'avouer?... À son époux, dont il ferait le désespoir et peut-être le déshonneur?... Non loin de lui paraître redoutable, le terme du voyage viendra l'arracher au danger, à la honte de sa position cruelle. Elle dévorera, loin du triste objet de son criminel penchant, le crime d'avoir aimé un homme à qui elle ne peut plus penser sans remords.... L'immensité des mers, l'éternité du temps les sépareront....
On aperçoit la terre. Les pilotes anglais du Gange viennent aborder la Revanche au large. L'équipage et les passagers sont dans la joie. Montenegro est calme et sévère: Sophia essaie de sourire, et des larmes roulent dans ses yeux. L'aspect de ce pays, si étrange pour elle, lui rappelle trop douloureusement encore la patrie qu'elle a perdue, dit le colonel en parlant de sa femme. Mais la patrie sera pour elle dans les soins que je lui prodiguerai... Époux trop confiant, la patrie pour Sophia était auprès de Montenegro, et bientôt c'est près de toi que ton épouse se croira exilée!
La Revanche remonte les eaux bourbeuses du vaste fleuve, qui, après avoir parcouru six cents lieues, vient jeter ses ondes, révérées des Indous, dans la vaste mer du Bengale. Les gens de l'équipage, dans les intervalles de temps que leur laisse la manoeuvre du navire, regardent avec étonnement les bords opulents de ce Gange, dont l'antique superstition de l'Inde a fait un Dieu. Ils voient pendant le jour rouler le long du bâtiment les cadavres dont les avides albatros se disputent les lambeaux: ils contemplent avec effroi et curiosité ces troupeaux de léopards et ces bandes d'éléphants sauvages traversant à la nage le courant au milieu duquel ils se jouent. La nuit, les matelots cherchent des yeux ces feux errants, qui, sur les bords du rivage, indiquent que les Indous transportent un ami, un parent malade, sur les limites du fleuve sacré, dont l'onde religieuse deviendra pour lui un tombeau ou la source de régénérescence. Ils écoutent les cris glapissants des chacals, qui se disputent les dépouilles des morts, que la fureur de ces chiens indomptés entraîne sur les vases. Les murmures de l'onde, les cris des bêtes féroces, dont l'air troublé retentit, les rugissements affreux qui se prolongent dans les bois, tout dans cette rapide navigation du Gange porte dans l'âme des Européens une émotion que l'habitude seule pourra affaiblir. Mais pendant que l'équipage et les passagers du navire s'abandonnent aux impressions que ces scènes si nouvelles produisent sur eux, Montenegro reste indifférent à ce qui se passe autour de lui: Sophia est immobile et glacée: Mosquita, la tête pressée dans ses deux mains, semble vouloir se cacher l'avenir qu'elle prévoit et qui l'épouvante.
On arrive à Calcutta. Les malles et les effets de la famille anglaise ont été disposés par les ordres du colonel, pour être transportés à terre. Plusieurs personnes, informées de l'arrivée du colonel Fischel et de son épouse, s'empressent de venir à leur rencontre dans des barques élégantes, ornées avec un luxe tout oriental. L'instant de se séparer est venu. Sophia et son époux vont quitter la Revanche. Le colonel s'approche du capitaine: il le remercie d'un ton solennel de tous les égards dont il a été entouré à bord, et puis, en lui serrant la main avec une affectation qui étonne Montenegro, il prononce ces seuls mots: «Nous nous reverrons bientôt, monsieur le capitaine.»