Sophia, surmontant l'émotion qui lui laisse à peine l'usage de la parole, adresse aussi ses adieux à Montenegro. Elle retient ses larmes, mais les efforts qu'elle fait pour cacher sa douleur, oppressent son sein, agitent ses lèvres, et sa main tremblante, que Montenegro ose presser, se retire glacée pour saisir avec force le bras de son époux...

Mosquita les suit. Elle a tout vu, tout pénétré, tout maudit: elle adressera aussi ses adieux à Montenegro, et, pour parodier les mots que le confiant époux de Sophia vient d'adresser au capitaine, elle lui répète, avec une infernale ironie, en le quittant: Tu me reverras bientôt aussi.

Il reste à peine assez de résolution à Montenegro, pour qu'il puisse s'occuper des affaires qui se rattachent à son arrivée dans le port étranger... Oui, je la reverrai, se dit-il, cette femme, qui exerce sur toutes mes idées un empire qui me confond et qui humilie ma fierté!... À quelle folle ardeur elle a livré tous mes sens! Les projets que j'avais formés avant de la voir se sont évanouis depuis que je l'ai connue. Je ne sais plus que faire, que résoudre; et misérable jouet du charme dont elle m'a environné, je ne puis penser qu'à elle, qu'à elle seule, lorsque j'appelais à Londres avec tant d'impatience le moment où je pourrais porter la terreur de mon nom, sur ces rivages où je languis maintenant en enfant!... Quels adieux son mari m'a faits! Aurait-il soupçonné ma ridicule et imprudente passion? Non si le funeste penchant, que je n'ai pas su peut-être cacher assez, a dû l'alarmer, la réserve et la sagesse de son épouse l'auront rassuré sur les suites d'une inclination dont lui-même a sans doute été le premier à mépriser la vanité.... Je veux les revoir cependant: il me serait pénible de rester dans cette anxiété qui me tue, dans cette incertitude qui me révolte....

Le lendemain de son entrée à Calcutta, on remet à Montenegro un billet de la part du colonel Fischel: Ah! je respire, dit-il, en le recevant; c'est sans doute une invitation polie, dictée peut-être par Sophia. Oh! que je reconnais bien là la finesse ordinaire des femmes et le complaisant aveuglement des maris. Il ouvre avec précipitation le billet, et il lit:

«Monsieur le capitaine,

Je hais le scandale, et je sais la subordination qui doit exister à bord d'un bâtiment, où tout est soumis à l'autorité du chef. Pendant la traversée, j'ai supporté la conduite que vous teniez à l'égard de la femme que je n'ose plus appeler mon épouse. Aujourd'hui je viens vous demander satisfaction d'un outrage qui m'a été révélé, et que je n'avais que trop bien deviné. Je vous attends avec des armes, à cinq heures, derrière les magasins de la Compagnie. Si, contre mon attente, vous me refusez la réparation que j'exige de vous, je vous insulterai à chaque rencontre. C'est assez vous dire que je n'admettrai aucune excuse, ni aucune explication.

Le colonel FISCHEL.»

Cette lettre tombe des mains tremblantes de Montenegro. Il en croit à peine ses yeux. Il la relit plusieurs fois... Il n'y a plus à en douter: le colonel a été abusé par un soupçon jaloux, ou égaré par des rapports calomnieux... Mosquita n'échappera pas à la vengeance du pirate, qui, en pensant à elle, retrouve toute la fureur qu'il avait perdue auprès de Sophia. Mais il n'est plus temps de chercher à éclairer le mari de l'infortunée, sur son erreur. Il menace Montenegro de l'insulter chaque fois qu'il le rencontrera, dans le cas où il ne pourrait pas obtenir la satisfaction qu'il réclame... Ai-je donc un front fait pour recevoir des outrages perpétuels! s'écrie en pâtissant de rage, le terrible adversaire que vient de provoquer le colonel. Courons apprendre à cet insolent Anglais ce qu'on gagne à irriter un coeur comme celui qui frémit sous ma main... Le besoin de frapper un ennemi se réveille dans ce coeur où la haine s'était trop long-temps endormie... Marchons au lieu du rendez-vous. Il ne faut pas lui faire trop long-temps attendre le coup fatal qu'il est venu chercher avec tant d'imprudence et d'imbécile orgueil.

Un palanquin transporte Montenegro et un de ses lieutenants, derrière les magasins de la Compagnie. Le colonel Fischel et deux officiers Anglais se trouvaient déjà rendus à l'endroit désigné. Ils remarquent, avec curiosité, le palanquin qui s'avance vers eux. Un jeune homme, vêtu négligemment, y saute lestement à terre, avant que les nègres ne se soient arrêtés. Ce jeune homme, avant d'adresser un mot aux trois Anglais, jette au loin son habit sur le sable, et demande une arme au colonel. Les témoins l'entourent pour régler les conditions du combat. Il les écoute long-temps avec dédain, et se borne ensuite, pour le choix des armes, à faire remarquer, d'un ton ironique, que le colonel porte une épée. A ce geste, le malheureux Fischel s'avance l'épée nue vers Montenegro, qui s'est armé en jetant sur son adversaire un regard de mépris et de pitié. Je jure, s'écrie-t-il, par ceux qui m'entendent, que la femme de ce malheureux fou est innocente, et que ce n'est qu'à regret que je suis réduit à venger l'affront qu'il m'a fait! Le colonel s'indigne de ce propos insultant. Les fers se croisent: la pointe de chaque épée voltige sur le sein de chacun des adversaires; le colonel avance en furieux; Montenegro se défend avec sang-froid et sans chercher à tirer parti de la supériorité de sa force. Les témoins, effrayés, suivent de l'oeil les mouvements rapides des épées, qui s'enlacent et qui se froissent en brillant comme des éclairs. La main du colonel s'élève et réussit à faire glisser son arme sur celle de Montenegro. Le bras de Montenegro, traversé par le fer de son adversaire, se raidit, et la poitrine du colonel vient s'enferrer sur la pointe de l'épée qui lui présente la mort.

Il tombe: sa bouche expirante vomit avec le sang, qui rougit le sable, quelques mots que l'on ne comprend pas. Il expire, et Montenegro s'éloigne sans attendre que son palanquin s'approche pour le prendre. Il court vers la ville, exalté qu'il est par la douleur que lui cause sa blessure, et égaré par le spectacle douloureux qui, malgré son impassibilité ordinaire, a affecté ses regards. En parcourant une des rues de Calcutta, dans le désordre de ses sens et de ses idées, la vue de la tranquille maison de Sophia le frappe. Il monte: les femmes placées dans les appartements veulent l'arrêter, il les repousse, et, tout haletant, tout saignant de la plaie que le fer vient d'ouvrir, il se précipite vers Sophia, qui vole au-devant de lui.