—Ah! grand Dieu! que venez-vous m'apprendre? quel malheur vous est-il arrivé?
—Je viens t'apprendre la mort de ton mari. Je l'ai tué!
—Mon mari! vous! La voix expire sur les lèvres décolorées de la malheureuse épouse.....
Montenegro s'est emparé d'une de ses mains; il s'attache à elle; il implore son pardon, il accuse le ciel; il se traîne sur les pas de Sophia, qui le repousse avec horreur... Oui, s'écrie-t-il, tu me fuis comme un monstre... Mais ce n'est pas moi qui suis le monstre que tu dois punir... Le monstre est ici, tu l'as caché dans ton sein: c'est là, s'il le faut, que j'irai le frapper!... Qu'elle paraisse, l'infâme Mosquita; elle est ici, qu'elle paraisse: je veux la dévorer et éteindre dans son coeur la soif de vengeance qui me brûle!..On entoure Montenegro et Sophia, qui se débat dans ses bras palpitants: l'infortunée parvient enfin à s'échapper des mains de celui qui s'attache à elle, comme un démon à sa proie. Montenegro la poursuit; il renverse une porte qu'elle oppose à sa rage, et, en franchissant le seuil de cette porte, le corps d'une femme roule à ses pieds: c'est Mosquita, qui vient de s'entr'ouvrir le sein avec un poignard, qu'elle jette tout sanglant sur Montenegro... Des mots entrecoupés sortent de la bouche de cette nouvelle victime... Je suis vengée du pirate! s'écrie-t-elle, et ce n'est plus qu'un cadavre que Montenegro presse de ses pieds chancelants!... Effrayé du spectacle de tant d'horreurs, affaibli par le sang qui coule de son bras, il tremble, il se trouble; un nuage s'étend sur sa vue, et une sueur froide coule de son front, sur sa poitrine, sur tous ses membres..... Il tombe sur le corps encore palpitant de Mosquita... Des esclaves l'enlèvent, le transportent sur un lit où, pendant plusieurs jours, il reste enseveli comme dans un tombeau...
La raison lui revint trop tôt hélas! Entouré de quelques Européens que son malheur avait intéressés, il ne se rappelait plus ce qui lui était arrivé... Autour de lui il n'apercevait que des figures inconnues! Un des vieux matelots de son navire le gardait avec calme et respect..... Il lui demande ce qu'on fait à bord... On vous attend, mon capitaine, lui répond le marin... Il y a donc long-temps que je suis malade? reprend Montenegro.—Mais, mon capitaine, depuis quinze, jours la fièvre vous a ôté la connaissance?—Et notre passagère, où est-elle? je ne la vois pas.—Qui? la dame du colonel?—Oui, la dame du colonel!... Et à ces mots le malade commence à se rappeler l'événement funeste après lequel la vie semble s'être séparée de lui... Il regarde son bras; il touche sa blessure: l'appareil est encore sur la plaie: un médecin, avec de douces paroles, s'oppose à ce qu'il lève son bras encore engourdi... Ah! je me rappelle tout à présent, s'écrie-t-il douloureusement: la mort aurait mieux valu que vos soins homicides... C'est vous qui m'avez tué en me rendant à la vie, et c'est votre art qui est homicide, et non pas le désespoir auquel je devais succomber.
Il ne pleurait pas: il ne pouvait pas pleurer; les larmes sont la ressource bienfaisante des âmes tendres: elles ne viennent pas aux coeurs qui ne sont que passionnés, car les passions extrêmes ont aussi leur endurcissement.
Les officiers de la Revanche vinrent voir chaque jour leur capitaine, dès qu'ils apprirent qu'il pouvait leur parler, et leur donner des ordres.
—Dans quelle maison suis-je ici? leur demanda-t-il en les apercevant. On n'a pas encore voulu me le dire.
—Mais, capitaine, dans la maison qu'avait occupée le... nos passagers, à leur arrivée.... Votre état de faiblesse n'a pas permis qu'on vous transportât ailleurs, et nous avons obtenu qu'on vous laissât ici.
—Et de qui avez-vous obtenu cette faveur?