—De personne. Nous avons loué la maison.

—Et les passagers, les personnes qui l'occupaient, où sont-elles allées?

—Nous ne savons. Elles ont pris des appartements ailleurs, à une des extrémités de Calcutta.

Un long soupir, à ces mots, s'exhale péniblement de la poitrine oppressée du malade. Puis il ajoute, après un moment de sombre silence: Messieurs, en partant de Londres, et même en arrivant ici, j'avais des projets que je voulais confier à votre bravoure et surtout à votre discrétion. Mais les événements qui sont survenus, et la douleur qui a affaibli jusqu'à ma volonté, en ont décidé autrement. Je ne suis plus en état d'entreprendre: je ne sais plus que souffrir... Ma convalescence sera longue... Vous retournerez en Europe sans moi: dès que je pourrai vous rejoindre à Londres, vous me verrez... Le chargement du navire est assuré: je me repose sur vous pour tous les soins que je ne puis donner à mes affaires. Votre intelligence suppléera à ma faiblesse.

Après son rétablissement, la sombre mélancolie qu'avait éprouvée le malade sembla redoubler. Ce n'était plus ce jeune homme impétueux, nourrissant avec une apparente satisfaction les funestes desseins vers lesquels une fatalité, qu'il paraissait ignorer, conduisait toutes ses idées. Caché à tous les regards pendant le jour, il ne parcourt que la nuit les quartiers de Calcutta, seul, livré à ses déchirantes réflexions. Souvent il porte, avec un froid délire, ses regards altérés sur la demeure où Sophia a cherché un asile pour sa douleur, et peut-être un refuge contre la passion de son effroyable amant. Durant des heures entières, il s'arrête devant cette maison, où règne le calme du malheur et la solitude du veuvage. Lorsqu'une lumière pâle et mourante projette sa lueur vacillante sur les rideaux de l'appartement où veille Sophia, le coeur de Montenegro se gonfle, ses yeux s'enflamment; des soupirs, long-temps contenus, se pressent dans sa poitrine bouillonnante... Mille vagues idées passent dans sa tête égarée... Mille projets, aussitôt évanouis que conçus, se présentent à son esprit bouleversé... Un soir, à l'heure où tout est encore tranquille dans cette demeure, sur les portes de laquelle sont nonchalamment assis les esclaves et les domestiques, affaissés par le poids du jour brûlant qui s'éteint, Montenegro s'introduit dans le vaste jardin sur lequel donnent les croisées de Sophia. Il pénètre jusque dans l'appartement où la veuve va bientôt venir chercher le repos, qui semble toujours la fuir. De légères persiennes, que le souffle d'un vent tiède et lourd agite à peine près d'un lit que des voiles de deuil entourent, le dérobent aux yeux des jeunes Indiennes qui préparent la couche de leur maîtresse....

Sophia s'avance: sa figure souffrante et amaigrie parait avoir pris la blancheur d'un linceul sous les crêpes qui l'environnent. Sa démarche est lente et maladive. L'infortunée tombe au pied de la couche qu'elle va bientôt occuper, et sa tête s'abaisse sur ses mains jointes... C'est une prière que ses lèvres murmurent, et que des sanglots viennent interrompre.... Elle se relève avec effort; ses yeux mouillés de pleurs se tournent vers le portrait de l'époux à qui elle adresse du fond de l'âme une humble parole, à qui peut-être aussi elle demande un pardon.... Un homme, un fantôme s'offre à ses yeux... C'est Montenegro!...

Un cri d'épouvante part de sa bouche... Ce cri ne sera pas entendu... Sa main, agitée par l'effroi, cherche une porte! Cette porte s'est refermée sur elle..... C'est en présence du meurtrier de son époux, qu'elle se trouve seule, sans défense dans la nuit, dans la solitude.... Elle tombe sans force, sans idée, sur un fauteuil, et Montenegro s'avance vers elle:

—Écoute, Sophia, ce n'est pas la mort que je t'apporte ici.

—Je le sais; c'est le déshonneur.

—Je suis couvert du sang le plus précieux, mais ce sang j'ai été réduit à le répandre pour échapper à l'infamie..... Ma vie! je n'ai pu la perdre....