—Tu as arraché celle de mon époux.
—Pour te posséder, j'aurais commis plus qu'un crime ordinaire. J'étais innocent. Le sort m'a condamné à subir ta haine. Je veux me venger du sort qui me poursuit, et de cette fatalité qui m'entraîne vers toi. Ma vie t'appartient, mais je ne mourrai qu'après avoir mérité d'être maudit par la femme à qui je veux m'immoler.
—Ah! plutôt, je t'en supplie, si quelque pitié peut encore entrer dans ton coeur, frappe, frappe-moi, avant de me déshonorer.
—Non; c'est ton déshonneur qu'il faut à ma rage. Il y a entre toi et moi un abîme que le crime seul peut franchir.... Je m'abandonne à cette destinée infernale qui m'entraîne vers toi...
—Au nom du ciel, qui m'abandonne! au nom des mânes de mon époux, qui planent en ce moment sur moi! oh! je t'en supplie, par la mémoire de ta mère, épargne, épargne encore une infortunée qui te fut chère!...
—Non, non, rien! toi, toi seule et la mort!
Un silence de mort succède à ce funeste et rapide entretien. Plus de mots pour exprimer l'horreur de la victime, plus de mots pour exprimer le délire de son persécuteur. Les souvenirs du tombeau sont oubliés; les voiles de deuil sont profanés, non par l'amour, non par la volupté des désirs, mais par la rage de la passion la plus infernale... Mais cet homme, qui n'avait pu trouver de larmes pour sa douleur, en trouve enfin dans ses yeux dessillés, quand il n'a plus à pleurer que sa frénésie...... Il pleure comme un enfant sur le sein de la victime que sa fureur vient de sacrifier à la fougue de son imagination égarée. Il pleure avec amertume sur cette destinée fatale qui l'a conduit au crime malgré lui, et comme pour le rendre le plus misérable et le plus à plaindre des hommes. Pour venger son honneur outragé, sa main a répandu un sang innocent.... Mais lui, n'était-il pas innocent aussi du crime que l'erreur lui imputait? Il a caché long-temps dans son coeur cette passion funeste qui pouvait faire le malheur de deux époux.... Mais cette passion ne le rendait-elle pas le plus malheureux de tous les êtres? La mort! une mort qu'il n'a pas cherché à donner, a rompu tous les liens qui s'opposaient à ses désirs: le préjugé le condamne à fuir l'objet du seul amour qu'il ait éprouvé dans sa vie: il se soumet à ce préjugé. Il fuit celle à qui il a voué sa triste vie; il se soumet à tout ce qu'une vaine morale qu'il commence à comprendre, lui impose de souffrances: mais le sort, plus fort encore que sa volonté et que sa raison, semble prendre plaisir à le ramener vers les occasions du crime qu'il redoute, qu'il emploie tous ses efforts à éviter.... Il se repaît du déshonneur de la victime que lui offre une implacable destinée, et, après l'avoir immolée, et, après avoir ravi à la femme qu'il adore, à la femme pour qui il donnerait sa vie, tout ce qu'elle a de plus cher, il se sent plus malheureux mille fois, que lorsqu'il se trouvait condamné au supplice de ne pas la posséder.... Oh! qu'il est malheureux, après avoir triomphé si cruellement de la résistance de sa déplorable amante, cet homme qui a répandu tant de sang! Oh! que le remords qui le déchire est venu tard dans ce coeur impétueux, et que les larmes ont été long-temps refusées à ces yeux qui maintenant s'abreuvent de pleurs inutiles...
Le jour vient: il éclaire de ses premiers rayons la honte de l'infortunée Sophia, et l'opprobre de son amant. Réduite à le supplier encore, après lui avoir immolé jusqu'à ses remords, elle lui répète: Fuis, fuis, malheureux! Laisse-moi seule à mon désespoir! Te faut-il encore plus que mon déshonneur! Montenegro trouve à peine assez de force pour s'éloigner de ces lieux où son délire a porté le crime, la profanation et la fureur. Il fuit enfin, mais plus à plaindre peut-être que l'infortunée dont il n'ose implorer le pardon. Il fuit en promettant à sa victime que les adieux qu'il lui adresse sont éternels, et les larmes intarissables de Sophia ont répondu à ses derniers adieux.
Dans ces pays de l'Inde, où les moeurs participent, pour ainsi dire, du relâchement du climat, on excuse toutes les fautes, parce qu'on les oublie bientôt par un effet de l'inconstance des esprits. La mort du colonel Fischel, loin d'avoir détruit la calomnie qu'elle n'avait que trop favorisée, tendit à donner un nouveau degré de probabilité aux coupables liaisons que l'on supposait avoir existé entre Sophia et Montenegro.—Le capitaine reste, dirent les Européens; il a laissé partir son bâtiment, c'est qu'il veut jouir du fruit de sa victoire. En Europe, on aurait condamné sans pitié la prétendue faiblesse de Sophia. A Calcutta on ne l'excusa pas, mais on se l'expliqua: un duel avec un mari trompé n'était qu'une partie dans laquelle le mari avait eu le malheur d'avoir mauvais jeu, et il était assez juste que le gagnant se dédommageât des chances qu'il avait courues. Sophia seule, plus innocente qu'on ne le supposait, s'accusait bien plus que la voix publique ne la blâmait, et se trouvait bien plus malheureuse encore que les soupçons qui planaient sur elle n'avaient été calomnieux. Seuls à souffrir, seuls à pleurer leur malheur dans cette ville immense où ils ne trouvaient que des indifférents ou des curieux, les deux amants, conduits l'un vers l'autre par une fatalité à laquelle ils sentaient ne pouvoir échapper, ou peut-être par le besoin d'apaiser leurs remords en confondant leur douleur, se virent encore. Sans rien se cacher de sa coupable faiblesse, Sophia croit qu'elle a obéi à une destinée irrésistible; car elle éprouvait qu'il y avait dans ce qu'elle se reprochait comme un crime quelque chose de plus fort que toutes ses résolutions et que toute cette vertu, qui, jusqu'à la mort de son époux, avait été la règle de toute sa vie.
«Oui, répétait-elle à Montenegro, je sens comme toi qu'il y a dans l'affreuse destinée qui nous réunit, une influence fatale à laquelle je ne puis échapper. Je t'aime avec tout l'entraînement du crime, et sans aucune des illusions de la passion. Je te crains, et je me livre à toi, comme à un être infernal que je voudrais fuir, et qui triomphe, par un charme invincible, de tous mes efforts et de tous mes remords. Seul entre tous les hommes, tu m'as inspiré un sentiment que j'ai pris pour de l'amour, et qui, trop souvent, a ressemblé à de l'effroi... Ce nom de mère, que j'aurais été si fière de porter avec mon époux, fera bientôt mon désespoir, car c'est toi qui seras le père de cet enfant que je porte si douloureusement dans mon sein.... Je n'ai pu échapper à mon sort; le ciel, qui connaît mon coeur, m'en est témoin. Mais, au moins, aide-moi à échapper à l'opprobre de notre union, ou à cacher ma honte à ce monde qui nous oubliera dès que le spectacle de notre criminel attachement ne fatiguera plus ses yeux. Il est, dans ces contrées, des êtres réprouvés qui s'ensevelissent au milieu des forêts, et qui vouent un culte mystérieux aux dieux impuissants que l'Inde proscrit. Eh bien! imitons ces infortunés. Que notre honte nous exile, comme la superstition exile loin des villes ces castes vouées, innocentes, au mépris de la société. Coupables, nous, notre exil sera plus difficile à supporter. Mais nos remords, nous les cacherons, et ils seront moins poignants quand personne ne viendra insulter à notre repentir. Dans le fond des forêts, nous ne porterons pas notre culte: quels dieux pourrions-nous invoquer! Mais là je crois que je pourrai t'aimer avec moins d'effroi, peut-être, et quoique ignorée dans tes bras, je mourrai avec moins de terreur, en offrant, comme une trop faible expiation, mes dernières souffrances à ce ciel qui ne m'a pas permis de vivre innocente et pure.