—Cesse, oh! cesse! je t'en supplie, au nom de ce ciel que tu implores, de me poursuivre de ces craintes qui ne pèsent que trop déjà sur mon coeur malade, fatigué de tout ce que tu souffres, de tout ce qui te déchire. Enchaîné près de toi, lorsque la vie s'ouvrait encore pleine d'avenir à mes yeux abusés, je sens que j'aurais pu, sans cesse soumis à la vertu, parcourir avec bonheur une carrière peut-être glorieuse. Ta douceur angélique aurait exercé sur moi un charme si puissant, un empire si absolu! Car tu es la première femme pour laquelle j'aie éprouvé ce sentiment qui domine toute la vie, et qui, comme la pins impérieuse des passions, commande à toutes les passions coupables..... Mais c'est lorsqu'il ne m'était plus permis de revenir sur les événements qui ont marqué ma malheureuse existence, que je t'ai connue. C'est lorsqu'il ne m'était plus permis de te posséder qu'en violant tous les devoirs, qu'en étouffant tous les sentiments généreux, que la fatalité m'a entraîné vers toi, que je t'ai vue, que je t'ai aimée... Tu me parles, n'est-ce pas, de cette fatalité qui semble nous pousser l'un vers l'autre pour nous condamner à des regrets éternels. Eh bien, sache qu'il n'est pas un reproche que tu ne te fasses, que je ne me sois mille fois adressé! Je t'aime, que dis-je? je t'idolâtre; jamais le moindre préjugé n'a troublé mon âme, que la passion a pu soumettre, mais qu'une force plus qu'ordinaire a toujours placée au-dessus des terreurs du vulgaire; et cependant, lorsque je cherche dans tes bras ces moments de volupté, pour un seul desquels je donnerais toute ma vie, je frémis des caresses que je recois ou que je te prodigue. Une impression vague et pénible se mêle à cet abandon au sein duquel je voudrais éteindre les derniers instants de mon existence. Qu'y a-t-il donc dans notre amour? N'est-il donc pas des amants plus coupables que nous, avec moins de remords? Seraient-ce les fautes cruelles dont j'ai marqué quelques-unes des années de ma fougueuse carrière, qui me feraient payer si chèrement le malheur de vivre encore? Mais toi, toujours si pure, toujours si vertueuse, qu'aurais-tu fait au ciel, pour éprouver les mêmes tourments que moi? Et cependant tu souffres, comme je souffre, et cependant tu subis les mêmes tortures que celles auxquelles je suis en proie! Oh! que la destinée des êtres faibles et passionnés comme nous, est inconcevable, et que la Providence, s'il existe une Providence, est quelquefois cruelle pour des crimes qu'elle a permis, ou pour l'innocence même qu'elle devrait préserver et protéger!
—Mais quels funestes pressentiments viens-tu m'inspirer encore! Tu me parles de fautes coupables dont tu as semé ton existence! Aurais-je encore quelque chose à redouter, en soulevant le voile dont tu as toujours cherché à couvrir le passé!... Ah! mon ami, s'il est quelque chose qui puisse ajouter aux terreurs qui m'agitent, c'est ce sombre mystère qui reste étendu sur toute ta vie. L'aveu de tous les crimes qu'un homme ait pu commettre serait aussi affreux pour moi, que l'effroyable réserve avec laquelle tu m'as caché jusqu'ici ta naissance, ton pays et tes parents. Peut-être moins impénétrable pour moi, m'aurais-tu inspiré moins de contrainte et de terreur. Mais en recueillant mes souvenirs et en me rappelant la mort de cette femme, à qui nous devons nos malheurs, je me suis senti souvent agitée d'un effroi involontaire... Par pitié, Montenegro, ne me cache plus rien... Et que pourrions-nous avoir à nous cacher encore! Le sort t'a peut-être fait naître dans un rang obscur: ce serait là le moindre de ses torts envers toi et envers nous; car moi-même, riche et élevée dans l'opulence, je n'ai pas reçu le jour au sein du luxe qui m'environnait lorsque tu m'as connue... Hélas! depuis bien long-temps déjà j'ai oublié l'orgueil que je mettais à dissimuler l'humble condition à laquelle j'étais appelée dès mes premières années. Le moment des illusions est passé pour Sophia... Ah! par pitié pour moi, ne laisse plus planer entre nous un mystère qui me fait peur. Parle, parle, au nom du ciel, au nom de notre amour, qui est la seule puissance que je puisse invoquer. Parle, parle! Je meurs d'impatience et d'effroi.
—Tu le veux? C'est le dernier sacrifice que je puisse te faire. Tu vas frémir, me détester, me maudire....
—Ne crains rien: nous sommes seuls dans ces immenses jardins. Les domestiques et les esclaves se sont retirés: ils sommeillent eux! Personne ne peut nous entendre. La nuit est sombre, le silence règne sous ces arbres immobiles qui nous recouvrent. Parle, mais donne-moi ta main; j'aurai moins de peur. J'écoute.
—. Tu as entendu nommer quelquefois, pendant ton séjour à Londres, un pirate, un monstre, dont on racontait, en les exagérant encore, les cruautés inouïes et les crimes?
—Rodriguez, peut-être?
—Oui, Rodriguez.
—Grands dieux! que dis-tu! Était-ce ton père, ton frère, ton capitaine? Je tremble, achève.
—C'est moi!
—Toi! malheureux! Ah! que m'apprends-tu? C'est donc toi qui, conduit par la rage, as sacrifié le vieillard le plus respectable, le plus généreux.