—Un vieillard? Oui, je me rappelle. Oh! son souvenir est trop présent encore à ma pensée, il a pesé trop violemment sur ma vie, pour que je l'oublie. Cette vengeance-là du moins fut juste, légitime.
—Légitime! Et tu l'as assassiné?
—L'infâme Woodbrige! Oui, eût-il eu mille vies à perdre, il n'aurait pu, en tombant coup à coup sous ma main, satisfaire la soif de vengeance qui me dévorait. N'est-ce pas lui qui m'avait arraché ma soeur?
—Ta soeur!...
—Écoute, écoute-moi! Laisse encore ta main dans la mienne.....Écoute, Sophia. Recueillis en mer par quelques pêcheurs, après le naufrage du bâtiment qui nous portait, sur les côtes de Bretagne, ma jeune soeur et moi nous fûmes élevés par la pitié des pauvres gens qui nous avaient arrachés à la mort.... Ma soeur.... Mais ta main se glace!... Sophia! Ciel! qu'as-tu?...
O mon amie!... Elle s'évanouit..... Elle se meurt..... Quelqu'un! quelqu'un! Je suis seul!... A moi! à moi! au secours!... Elle se meurt!...
Des domestiques accourent aux cris qu'ils entendent. Leur maîtresse vient de tomber sans connaissance dans les bras de Montenegro, qui lui-même chancelle. On transporte l'infortunée sur le lit qu'elle a tant de fois inondé de ses larmes. Des médecins sont appelés: ils arrivent, et leurs efforts parviennent, au bout de quelques heures, à rendre à la vie la femme qui gémit de revoir encore le jour et de recouvrer si tôt la raison. Ah! j'avais cru, dit-elle d'une voix qui semble sortir du cercueil, avoir obtenu la seule grâce que j'eusse à demander au ciel!... Montenegro est là, agenouillé près du chevet de Sophia; sa tête repose sur une de ses mains glacées que ses pleurs inondent. Sophia, en tournant ses yeux autour d'elle, aperçoit son amant: elle jette un cri d'épouvante, et sa main mourante se retire avec effort de celle de Montenegro. Le malheureux, désespéré, le coeur brisé, et l'âme en proie au plus affreux délire, retombe en sanglotant au pied de la couche qu'il craint de profaner en la touchant... Sophia, les regards attachés sur lui, paraît le plaindre encore, et ses larmes, qui la suffoquent, coulent en abondance de ses yeux presque éteints... Approche, approche, lui dit-elle,... le moment de te pardonner est arrivé... Demain il ne sera plus temps peut-être... Mais ne me touche pas... tes caresses me... me brûleraient. Il y a de l'enfer même jusque dans nos regards... Montenegro, je veux rester seule un moment avec l'homme qui reçut les dernières volontés de mon époux, un jour avant sa mort... Qu'on appelle vite cet homme qui consacre, comme une loi, les derniers voeux des mourants... Tu me reverras après... A lui mes dernières volontés, à toi mon dernier soupir...
—Sophia, ma Sophia, de grâce, au nom du ciel, éloigne ces funestes idées... Pense à notre enfant, lui n'est pas coupable; il doit vivre, vivre avec toi!
—Non, le ciel n'est pas si cruel, il doit mourir, mourir avec moi, mourir avant d'avoir reçu le jour qu'il souillerait... Je suis donc bien criminelle, puisqu'on me refuse d'écouter mes dernières volontés!
Les médecins entraînent Montenegro, anéanti, loin de l'appartement de la mourante. Le notaire arrive: il s'enferme avec elle et deux autres personnes pour recueillir les voeux de l'infortunée... Montenegro, que l'on retient avec peine, s'élance, dès qu'il le voit sortir, dans l'appartement de Sophia. Ses mains suppliantes s'étendent vers elle, comme vers l'image sacrée d'une divinité que l'on implore...