—Viens, lui dit-elle en le voyant, viens, je me sens plus tranquille; viens, mais de grâce, c'est une mourante qui t'en supplie, n'approche pas ta main de la mienne,... tu me ferais trop de mal!

—Voilà donc, Sophia, l'effet de ces aveux horribles qu'hier encore tu me demandais avec tant d'ardeur, malgré mes justes appréhensions. Tu le voulais, j'ai obéi, et maintenant tu me regardes comme un monstre, ma présence semble infecter l'air que tu respires, et ton coeur, si tendre, si compatissant, me maudit au milieu même des souffrances qui absorbent toute la sensibilité de ton âme angélique.

—Peut-on maudire quand on va mourir?... Va, Montenegro, mon ami, mon... ah! je ne te hais pas. Le sort a été plus coupable que toi... Une puissance plus forte, plus criminelle que nous encore, a tout fait... Mais je n'ai plus que peu d'instants à passer près de toi... Ecoute:

Mes dernières volontés viennent d'être tracées... Tu les respecteras, toi, toi dont le coeur gardera seul le souvenir que je vais laisser sur cette terre de deuil et de malheur... Oui, ma mémoire te sera chère... et tu ne l'oublieras jamais... Tu m'as dit hier...

—Que viens-tu me rappeler... Non, je ne t'ai rien dit...

—Tu m'as dit hier, oh! je m'en souviens bien, que, recueilli mourant sur les flots par de pauvres pêcheurs, tu fus élevé avec ta soeur par la pitié de ces bonnes gens... C'est parmi eux, c'est aux lieux où ton enfance s'écoula dans l'innocence et le bonheur, qu'il faut que tu ailles vivre... après moi..., qu'il faut que tu ailles oublier ou du moins expier les fautes que tu pourrais te reprocher... Tu m'as parlé, je crois, de l'île où tu as été élevé... Attends... je sais... j'ai su son nom... Tiens, vois-tu ces papiers déposés sur le pied de mon lit... Ils sont cachetés... Prends-les... Je le veux....

—Oh! par pitié, cesse, Sophia... Ta voix affaiblie épuise ton sein que tes efforts accablent... Cesse, cesse, par pitié de mes larmes..

—Et qu'importe une minute de plus ou de moins.... Je n'ai que trop vécu.... Prends ces papiers.. J'ai le droit d'ordonner aujourd'hui...

—Les voilà.

—Ils renferment mes derniers voeux, la dernière espérance que je vais porter dans la tombe... Tu me promets, n'est-ce pas? de retourner, après ma mort, au milieu de tes parents adoptifs?...