—Qu'exiges-tu? la douleur t'égare! Pourquoi me parler sans cesse de ta mort?....
—C'est que je sens là qu'elle s'avance..... Me promets-tu.... me promets-tu... de n'ouvrir... de n'ouvrir ces papiers... ma dernière volonté.... qu'au milieu des pêcheurs?... Je meurs si tu ne parles....
—Oui, je promets, je jure à genoux...
—Tu le jures... à genoux... O mon ami!... mon.... Le ciel t'a entendu!..... que le ciel nous pardonne!.... Ah!...
A ce cri échappé avec le râle de la mort, Montenegro se lève avec effroi: ses yeux épouvantés se fixent sur ceux de Sophia, que le trépas a déjà éteints. Ses bras s'enlacent sur ce corps qui s'est convulsivement raidi.... Sa bouche cherche avec avidité la bouche décolorée de son amante—Cette bouche pâle, béante, se referme sous ses lèvres avec un horrible claquement de dents.... Le malheureux tombe inanimé auprès du corps glacé.
Au bruit de sa chute, les domestiques, restés dans l'appartement voisin, accourent effrayés:
Ce fut seulement quelques jours après qu'un peu de terre eut recouvert le corps de Sophia, que son amant retrouva des larmes pour la pleurer. Une fièvre dévorante, en lui ravissant l'usage de ses sens, lui avait au moins épargné le spectacle de ces funérailles qui renouvellent tant de fois la douleur que laisse la mort à ceux qui gémissent. Quelques-uns de ces hommes qui n'aiment personne, mais qui, par curiosité, s'intéressent aux infortunes qu'on leur signale comme extraordinaires, avaient entouré Sophia et Montenegro de ces attentions banales, qu'on accorde assez volontiers aux étrangers malheureux, dans les colonies surtout. Une fois le dénouement du drame connu, les curieux s'éloignèrent. Ils n'avaient plus rien de pathétique à voir, rien qu'un homme absorbé dans sa douleur, ou ne sortant de ses rêveries sombres que par la folie; triste spectacle, ennuyeuse monotonie, même pour les plus avides d'émotions. Pour s'ôter de dessous les yeux un objet importun, les personnes qui daignèrent encore, par un reste de convenance, s'occuper de Montenegro, l'engagèrent, pour lui-même et pour remplir les dernières volontés de la femme qu'il pleurait sans cesse, à quitter les lieux où sa douleur ne rencontrait que trop d'aliment. C'est en Europe qu'il devait aller chercher des consolations au sein de sa famille et de ses amis. En restant plus long-temps à Calcutta, l'action d'un climat qui tue les plus fortes constitutions, finirait par le conduire au tombeau avant qu'il ne pût remplir les devoirs que ses serments avaient dû lui rendre sacrés. Le reste d'existence qu'il traînait si péniblement ne pouvait être mieux employé qu'à satisfaire l'engagement solennel qu'il avait pris aux pieds de sa maîtresse expirante. Les distractions auxquelles on est forcé de se livrer pendant le cours d'un long voyage, triompheraient, plus que toute la force de sa raison, de la mélancolie profonde qui le consumait trop visiblement. Il fallait partir enfin par raison, par vertu, par honneur.... Montenegro consentit à quitter Calcutta.... Un navire anglais fut choisi.... Mais à bord de navire, il ne devait pas voyager seul avec sa douleur, ses regrets et ses remords. Le cercueil de Sophia, déposé dans la chambre qui lui est destiné, l'accompagnera dans son voyage. Cette idée si amère le console: c'est près de cette dépouille si précieuse, arrachée à une terre inhospitalière, qu'il reposera plus tranquille au bruit des flots, au mugissement de la tempête..... C'est près des cendres refroidies de sa maîtresse qu'il pourra adresser sa prière de tous les jours à ce ciel, à ce Dieu, qu'il commence à comprendre depuis qu'il souffre.....
Seul, il appellerait peut-être le naufrage qui menacerait sa vie, mais avec les restes de Sophia, il craindra les tempêtes, il redoutera le naufrage, comme s'il avait encore quelque chose à perdre.... Et puis quand la mort viendra pour lui, c'est encore auprès du cercueil de sa maîtresse, que son corps dormira plus paisible dans l'éternité, protégé peut-être par ces cendres chéries sur lesquelles le pardon du ciel a déjà dû descendre!...
Le navire s'éloigne du port: c'est un tombeau qu'il porte sur les flots religieux de ce Gange où Sophia, quelques mois auparavant, voyait avec tant d'indifférence les Indiens offrir à leur divinité un tribut de souffrance et de larmes... La mer, la vaste mer bat bientôt ses flancs rapides, et les vents conduisent le sépulcre à travers les flots et les orages. Les éléments seront en aide au navire, car un culte est voué à ce sépulcre. Montenegro prie toute la nuit au pied du cercueil: c'est l'âme de Sophia qui semble habiter la chambre de l'infortuné, et qui parait animer le bâtiment où ses restes ont été déposés... Quel recueillement elle inspire à son amant! Quelle douce mélancolie a succédé aux sombres accès de son désespoir, maintenant qu'il est seul avec ses souvenirs et un tombeau!... Oh! depuis la mort de celle qu'il a perdue, ce n'est que maintenant qu'il a vécu et qu'il s'est senti vivre!... Le moment le plus cruel pour lui, sera celui où il découvrira la terre. Mais sur cette terre qui vit son enfance, il peut faire reposer les cendres de son amie... Mais si le soin sacré de lui faire expier les cruautés de sa vie, lui rendait jamais sa soeur, sa soeur bien aimée, qu'avec transport il lui dirait: Tiens, viens, toi qui fus toujours innocente, viens prier pour moi et Sophia, là, sur ce tombeau qui cache celle qui, plus que toi, encore, me fut chère, trop chère!...
Les mois d'ennui d'une longue traversée se succèdent pour l'équipage du navire, avec ces alternatives de calme, de tempêtes, d'orages et de fatigues, accidents trop ordinaires dans la vie monotone du marin. Mais le temps n'a plus rien de trop pénible pour le coeur de Montenegro. Il souffre encore, mais non plus sans consolation, si c'est sans espérance. Il ne demande plus rien à l'avenir, car il n'a plus rien à espérer. Un devoir seul lui reste à remplir; Sophia lui a confié l'exécution de ses dernières volontés; ces volontés suprêmes sont contenues dans les papiers qu'avec un soin religieux son amant a placés sur son cercueil. Le vieux prêtre d'Ouessant, s'il vit encore, sera l'interprète de la pensée de Sophia expirante... Mais quelle a pu être la dernière pensée que Sophia a confiée au notaire de Calcutta... Tu m'as dit hier, répéta-t-elle, une minute avant d'expirer, Tu m'as dit hier que, recueilli mourant sur les flots, par de pauvres pécheurs, tu fus élevé avec ta soeur par la pitié de ces bonnes gens!... C'est parmi eux qu'il faut que tu ailles vivre, après moi... Oh! c'est sans doute une pensée d'ange, la dernière volonté d'une céleste créature, qui vit comme un bienfait de la divinité, dans ces papiers auxquels j'ai consacré un culte!... Que la terre paraît lente à se montrer!... Qu'avec impatience j'attends le moment où mon pied pourra franchir ces bords, sur lesquels Sophia va reposer en m'attendant! Des lois, que j'ai bravées il y a déjà long-temps, m'interdisent encore la terre de France; mais qu'ai-je à redouter quand j'ai tout perdu, et que je n'ai plus rien à espérer? Le déshonneur! est-il donc encore de l'honneur à mes yeux? La mort! mais ai-je autre chose à désirer... Oh! la mort cependant, sans l'assurance de dormir près du cercueil de Sophia, me serait bien amère... Mais pourra-t-on me refuser une place à mon gré dans la tombe! Les haines humaines seraient-elles assez lâches pour ne pas s'éteindre sur un cadavre!