Du haut des mâts du navire, on cria Terre, enfin. A ce mot, à ce signal si connu de Montenegro, son coeur, tranquillisé pour ainsi dire par la coutume du malheur, battit plus fort qu'il n'avait encore fait depuis long-temps. Moi qui croyais, dit-il, n'avoir plus d'émotion à redouter pour cette âme que je supposais fermée à tous sentiments nouveaux!... Palpiter encore de crainte ou d'espoir, comme aux jours où je vivais près de Sophia!... Quel pressentiment m'agite et me trouble! descendons encore une fois près de son cercueil, là je me sentirai plus tranquille, mieux protégé contre les coups du sort que je commence à redouter encore aujourd'hui.

Un bateau-pilote des Scylly vient d'aborder le navire, qui déjà se trouve arrivé en Manche.

Le capitaine annonce cette nouvelle à Montenegro, encore plongé dans ses méditations ordinaires.

Un bateau-pilote! s'écrie-t-il comme en sortant d'un rêve que des fantômes auraient agité. Où sommes nous donc?

—A cinq à six lieues des îles Scylly, et à vingt-cinq ou vingt-six lieues d'Ouessant.

—D'Ouessant! Mais en êtes-vous bien sûr, capitaine?

—Parbleu! si j'en suis sûr! Mon point se trouve parfaitement d'accord avec les renseignements que viennent de me donner les pilotes... Voyez plutôt la carte.

—En ce cas, je n'ai pas un instant à perdre. Demandez, je en vous prie, je vous en supplie en grâce, à ces pilotes, s'ils veulent me transporter à Ouessant. Les vents sont Nord, n'est-ce pas?

—Oui; Nord tirant un peu vers le Nord-Nord-Est; mais à la bordée, on peut dans quelques heures toucher Ouessant.

—Eh bien! à quelque prix que ce soit, il faut que le bateau-pilote m'y conduise. Offrez aux pilotes tout ce qu'ils voudront, et dans un quart d'heure je pars, je vous quitte.