—Mais il vous faudra au moins le temps de vous préparer, d'arranger et d'embarquer vos malles et vos effets.
—Songez seulement à embarquer ce cercueil!.. Vous le savez depuis long-temps, c'est là mon seul bagage; mon unique compagnon de voyage!...
—Excellent et malheureux jeune homme!
Le capitaine fait un prix avec les pilotes; ceux-ci disposent leur bateau à recevoir le bagage du passager. Les matelots du navire, le chapeau bas, la bouche muette, pénètrent avec recueillement dans la chambre de Montenegro. Ils montent les escaliers de la chambre avec lenteur, et portent sur leurs larges épaules le cercueil que Montenegro suit avec sollicitude, et en palpitant de peur qu'un faux pas de la part de ceux qui le transportent, ne l'expose à se briser sur le pont ou à tomber à la mer. Les pilotes, rangés silencieusement dans leur bateau, reçoivent avec respect le fardeau précieux... Montenegro, les larmes aux yeux, le coeur gonflé, tend la main au capitaine. Le brave homme, attendri, s'élance, et presse sur son coeur ému son pauvre passager, son malheureux collègue, comme il l'appelle; car il sait que Montenegro a été marin comme lui... Tout l'équipage, attristé par cette scène de deuil, ne prononce pas un mot; quelques sanglots étouffés viennent seuls interrompre le silence de ce moment de recueillement, et la barque, couverte des bénédictions de tous les marins, déborde du navire, s'éloigne et se perd bientôt à l'horizon, comme une de ces ombres fantastiques que l'on voit errer sous la voûte du ciel, dans les jours où les nuages se jouent avec les flots lointains.
Il était nuit depuis quelques heures, quand les pilotes aperçurent le feu solitaire d'Ouessant, spectre imposant, sortant du sein des vagues pour braver les tempêtes et guider vers le port les infortunés marins poursuivis par la fureur des vents. A cette vue, Montenegro se sentit presque défaillir. Tous les souvenirs de son enfance étaient venus se grouper autour de ce phare immobile, témoin des jeux, des peines et des espérances de ses premières années. Ses yeux, voilés long-temps par la douleur, se raniment à l'aspect des lieux où il va retrouver l'innocence et la candeur des moeurs dans lesquelles il fut élevé... Il va presser dans ses bras le bon Tanguy, la femme simple et affectueuse qui fut sa nourrice, sa mère. Des larmes douces et pures vont inonder ses joues flétries par le malheur, minées par le remords,... et ce remords empoisonnera ce moment d'ivresse, et le malheur le poursuivra jusque dans les embrassements de la seule famille qu'il ait eue...
La barque aborde à Ouessant. Tout est calme dans l'île, tout repose à cette heure de la nuit. Un pêcheur seul s'approche des voyageurs. Montenegro lui parle de Tanguy; le pêcheur lui propose d'aller réveiller le maître pilote. Mais Tanguy est devenu aveugle; il ne pourra venir à la rencontre de celui qui le demande. Jean-Marie est mort; Soisic et Jeannette vivent encore...
—C'est Tanguy que je veux voir, dit Montenegro.
—A l'heure même, monsieur? lui demanda le pêcheur.
—A l'heure même. Dis-lui que c'est son fils, Cavet, qui arrive chez lui.
—Cavet! Quoi ce serait!... Cela suffit, mon bon monsieur; suivez-moi; je vais vous conduire chez maître Tanguy.