Montenegro et les pilotes suivent leur guide, mais lentement; car ils portent avec eux le cercueil. Aux cris du pêcheur qui l'appelle, Tanguy, sa femme et ses enfants se lèvent. Des lumières paraissent. Tanguy a reconnu la voix de son fils, et Soisic, dans ses traits altérés par l'âge et le malheur, cherche à reconnaître son nourrison. Toute la famille l'entoure, le presse; des larmes d'attendrissement coulent de tous les yeux, et, à la vue du cercueil, une scène de consternation succède à ce court moment d'ivresse. Tanguy, privé de la vue, n'éprouve que la joie de retrouver celui qui devait faire la joie de ses vieux jours. Le bon Dieu, s'écrie-t-il, a exaucé une partie de mes voeux: il m'a ôté l'usage de mes pauvres yeux, mais il me rend mon fils... Mais qu'avez-vous donc, vous autres? Je ne vous entends plus, et vous pleurez;... et toi aussi, tu pleures, mon pauvre Cavet... Va, ne me plains pas trop: avec toi, je serai moins malheureux que tu ne penses... Que de temps il y a que je ne t'ai vu, mon pauvre ami! Et quand tu reviens parmi nous, les yeux n'y sont plus. Embrasse-nous donc, embrasse-nous encore une fois tous... Mais d'où viens-tu? qu'as-tu fait? Depuis un siècle on n'a pas entendu parler de toi.
Le reste de la nuit se passa dans ces alternatives d'épanchement d'une part et de contrainte de l'autre. On parla du cercueil apporté sur les pas de Cavet dans la maison de Tanguy. «C'est la cendre de ma femme, de la femme qui m'a été la plus chère, que je ramène de bien loin avec moi au milieu de vous... À ses derniers moments, vous l'avez occupée, mes bons amis: elle savait tout ce que vous avez fait pour moi, et ce paquet que je porte sur mon coeur contient les dispositions qu'elle a faites avant d'expirer, pour assurer votre bonheur et soulager votre vieillesse.
—Est-il possible! quoi s'occuper de nous, misérables pêcheurs?... Mais dis donc, Cavet, sais-tu bien que nous n'avons besoin de rien, et que ta soeur, avant de faire un long voyage, nous a fait parvenir beaucoup d'argent?
—Quoi, ma soeur! l'auriez-vous vue? Auriez-vous, depuis notre séparation, reçu quelques indices sur son sort?
—Hélas, non, la pauvre enfant! Tout ce que nous avons su d'elle, ce sont ses bienfaits pour nous. Une lettre à peu près comme la première que tu nous lus, et de l'argent, voilà tout.
—Mais encore, dans cette dernière lettre, que disait-elle?
—Qu'elle était mariée, qu'elle était riche, bien riche, et qu'elle allait faire un long voyage. Ah! elle parlait aussi de toi, et nous avons gardé une grosse somme qu'elle t'envoyait....
—Voici le jour, mon père; je suis venu ici pour remplir un devoir sacré. Le curé, m'avez-vous dit, existe encore. Il faut qu'il vienne. C'est lui que la femme angélique que je pleure, a chargé de vous faire connaître les dernières volontés exprimées dans ce testament... Ma mère, ma bonne Soisic, invitez, s'il vous plaît, le respectable curé à se rendre ici, au milieu de nous, en famille. Jeannette, la nourrice de ma soeur, est là avec ses enfants.... Le curé nous lira le testament, et j'aurai rempli le seul devoir dont je tienne encore à m'acquitter...
Un moment de recueillement suivit ces paroles de Cavet. Tanguy, Jeannette et leurs enfants, agenouillés près de la bière de Sophia, se mirent à prier, et bientôt Soisic arrive avec le ministre des autels. Après avoir embrassé avec attendrissement Cavet, dont il se rappelait à peine les traits, le vieillard jeta un regard, de compassion sur le cercueil, qu'il bénit d'un air pénétré; puis, se tournant vers Cavet, il lui dit:
—Mon fils, je connais le motif pour lequel vous avez réclamé mon ministère. C'est un devoir bien pieux que vous avez rempli. Le ciel vous en récompensera. Ma voix, cassée par l'âge, va vous faire entendre la dernière volonté d'un être qui n'est plus, et bientôt cette voix s'éteindra elle-même aussi dans la nuit de la mort. L'ecclésiastique prend des mains de Cavet, le testament que celui-ci lui présente avec respect. Après avoir fait le signe de la croix, il l'ouvre, il va lire; chacun écoute, prosterné, comme si le ministre des autels allait prier ou parler au nom de la Divinité. Le prêtre dit, avec une émotion solennelle: «Je meurs loin de vous, bien loin de vous qui fûtes mes parents et ma seule famille... Mes bons, mes respectables amis, priez pour moi, quand je ne serai plus, priez pour votre fille, qui meurt bien malheureuse...