La honte serait-elle quelquefois plus terrible à supporter que la conscience d'une faute?
Et si le remords n'était que la crainte de la honte?
III
SAINT-THOMAS.
Moins d'un an s'était écoulé depuis la mort de mamzelle Zirou, et malgré la date encore assez récente de cet événement, je n'aurais peut-être guère songé à l'obligation qu'il m'avait imposée, sans une circonstance qui vint m'engager à chercher un prétexte honnête de m'éloigner momentanément de la Guadeloupe. La fièvre jaune avait paru dans la colonie, traînant après elle ce funeste cortége d'angoisses et de frayeurs, plus hideux cent fois que la mort même qui les précède. L'effroi était sur toutes les figures européennes, le mal dans toutes les imaginations, et le deuil dans toutes les maisons que remplissaient les gémissemens des mourans et les lamentations d'une population, consternée. En rade les navires sans équipages, avaient appliqué leurs basses vergues sur leurs ponts déserts et desséchés aux rayons d'un soleil torréfiant. A terre, les rues abandonnées, ne retentissaient plus que du pas sinistre des nègres sans cesse occupés à engouffrer dans les cimetières les plus voisins, les restes des victimes que frappaient les coups infatigables du fléau. L'air que l'on respirait s'était corrompu; les nuages brûlans que cet air immobile avait emprisonnés dans cette atmosphère de miasmes fétides, s'étaient arrêtés sur la ville de la Pointe, comme sur un immense cadavre que le monstre voulait pétrifier avant de le dévorer. Plus de travail sur le port inanimé, plus de fêtes dans les domaines de l'opulence. Les habitans mêmes que leur droit d'acclimatement mettait à l'abri des atteintes de cet immense reptile que l'on nomme la contagion, auraient cru devenir sacriléges s'ils s'étaient permis un plaisir, la plus innocente jouissance au milieu du deuil général que leur imposait l'agonie de leurs amis, le trépas de leurs compatriotes. La mort n'était que pour les Européens, mais le désespoir était pour tout le monde, même pour ceux que la fureur de l'épidémie était forcée de respecter. A voir la Pointe-à-Pitre dans ce moment d'anxiété et de consternation, on eût dit une ville expirante, exhalant son dernier soupir dans l'air pestilentiel d'une autre Thébaïde.
Par un de ces caprices que le lugubre Protée de la fièvre jaune laisse encore ignorer comme une homicide énigme, aux impuissantes recherches de la science, on vit les îles placées à quelque distance sous le vent de la Guadeloupe, préservées du fléau qui désolait cette lamentable colonie. La certitude d'échapper par la fuite au danger que j'aurais couru en restant dans les lieux livrés aux ravages de l'épidémie, vint me rappeler fort à propos l'époque à laquelle les trois pirates s'étaient donné rendez-vous à Saint-Thomas. Il ne m'en fallut pas davantage alors, pour trouver à mes propres yeux un motif suffisant d'entreprendre ce qu'on appelait un voyage de santé sous le vent. Je prétextai devant mes amis quelques affaires importantes qui réclamaient impérieusement ma présence ailleurs, et je m'embarquai bravement pour Saint-Thomas où je savais ne rencontrer aucune affaire, mais où je savais bien aussi que je ne rencontrerais pas la fièvre jaune. On peut quelquefois proclamer sans honte que l'on ne craint ni un coup d'épée ni un coup de pistolet, et que l'on redoute beaucoup la contagion. C'est même là un privilége d'avoir peur que les plus intrépides se sont arrogé en établissant, selon moi, une distinction un peu subtile entre la mort qu'il est beau de braver sur un champ de bataille, et la mort qu'il est si désolant de subir dans un bon lit. Mais pour les philosophes qui tiennent à conserver une certaine réputation de stoïcisme, il est toujours prudent de chercher un prétexte qui puisse les mettre à l'abri du danger, sans laisser suspecter leur courage. Si l'on pouvait connaître tout l'alliage de vanité qui entre dans la composition ordinaire de cette vertu que nous admirons sous le nom d'héroïsme, combien de héros ne seraient plus à nos yeux que des fanfarons de bravoure ou des gascons de stoïcisme!
J'arrivai sain et sauf à Saint-Thomas.
La seule distraction que je trouvasse à me procurer pendant la première semaine de mon séjour dans cette petite île, était celle d'aller matin et soir promener activement mon oisiveté sur le bord de mer[16], pour avoir l'air d'attendre ou d'espérer quelque chose du côté du large. Les gens dont j'étais entouré et coudoyé, à chaque instant, me semblaient tellement affairés, que j'aurais été humilié de me sentir désœuvré aux yeux des autres. Dans les colonies, où l'on mesure la considération à accorder aux étrangers, sur le bruit qu'ils font ou le mouvement qu'ils se donnent, il n'y a guère que les marins qui aient la prérogative de ne rien faire, sans risquer de passer pour inutiles et inoccupés. Quand ils se reposent ou qu'ils s'amusent, on sait assez que ce n'est pas pour long-temps, et on leur pardonne leur oisiveté passagère comme un délassement sans conséquence pour l'avenir qui les attend. Mais l'homme qui n'étant ni négociant ni marin, ne sait pas se donner l'apparence d'un but ou d'une occupation, est peut-être le plus triste des badauds dont l'Europe ait pu faire présent au Nouveau-Monde.
Pour me donner une contenance, je me forgeai donc un espoir, à défaut d'une occupation réelle. Tous les jours, j'allais attendre quelque chose sur le port et demander un bâtiment aux flots, aux vents, à la tempête. A chaque instant, pour peu qu'un long navire aux formes cursives, à l'apparence forbanesque, arrivât soudainement pour laisser tomber son ancre sur le fond de cette rade ouverte à tous les pavillons suspects, je m'imaginais voir bientôt un léger canot se détacher des larges flancs du brick ou du schooner mystérieux, pour venir jeter à terre le capitaine Salvage, frère José, ou peut-être bien le farouche maître Bastringue. Mais depuis un mois, j'avais eu beau attendre au port, observer au large tous les navires entrant, rien n'était encore venu me révéler l'arrivée ou la présence d'une des nobles pratiques de feu mamzelle Zirou.
Plusieurs fois, un jeune homme portant un large chapeau sur sa chevelure bouclée et un emplâtre de taffetas noir sur le milieu de son mâle visage, était passé à mes côtés, donnant assez négligemment le bras à une belle personne, qu'à son costume noir, sa tournure leste, ses grands yeux de flamme et son petit pied, j'avais cru reconnaître pour une créole espagnole. Un soir, ce jeune cavalier eut la singulière idée de m'aborder pour me demander, sans plus de façons et de phrases, si c'était lui ou sa femme que je regardais si attentivement quand il m'arrivait de les rencontrer à la promenade.
Fort embarrassé d'abord de répondre à cette question imprévue, j'avouai, pour éviter le côté le plus désagréable de l'explication dans laquelle paraissait vouloir entrer avec moi mon interrogateur, que c'était lui que j'avais remarqué.