«Mais quel équipage? je vous le demande! je rougis presque de donner ce nom à la bande de vauriens au milieu de laquelle je me trouvais affourché si drôlement. Jamais je crois la mer n'a jeté sur aucune grève une plus sale écume que celle que la prison de Matanzas avait vomie à mon bord. Le bâtiment qui portait au large une aussi noble et si héroïque cargaison ne valait guère mieux lui-même que ceux qui le montaient et qui étaient destinés à le patiner[19]. Il faisait de l'eau comme un panier de choux, mon pauvre bateau, pour peu que la mer devînt grosse et que ses façons trop fines commençassent à plonger sans soutien, dans la lame qu'il recevait de l'avant, et que toutes les demi-minutes il rejetait régulièrement par l'arrière. Enfin, vaille que vaille, il fallut bien s'accommoder de tout cela, quoique tout cela ne fût pas très encourageant pour un commencement de croisière, et pour le chef suprême de l'expédition. Jugez des embarras de ma position par ce seul fait. En examinant une à une les physionommies des lurons qui composaient ma collection de coupe-jarrets, je fus réduit à choisir dans tout mon monde un moins mauvais gars que les autres, pour en faire un second d'occasion, et déverser sur sa personne une partie de l'autorité qu'il me fallait avoir sur tant d'illustres subordonnés. Mes officiers en sous-ordres furent pris parmi le reste et au hasard, et j'aurais été, je crois, furieusement en peine de donner la préférence à l'un plutôt qu'à l'autre de tous ces vilains garnemens.
«Quatorze ou quinze jours je balayai la mer sans pouvoir éplucher, dans le tas d'ordures de navires que je chassais devant moi, quelque chose qui valût la peine que je misse un canot à l'eau pour le ramasser. L'ouragan avait si violemment dispersé les nombreux bâtimens que l'on rencontre ordinairement dans ces parages, que je crois qu'ils avaient fini par perdre leur route au milieu du mauvais temps. Enfin, à force de pousser mes bordées quêteuses jusque dans les moindres rochers des débouquemens, j'aperçus cependant un beau jour, à travers le brouillard du matin, un grand trois-mâts qui paraissait s'être jeté sur la queue d'un de ces dangereux îlots entre lesquels il faut faire, pour ainsi dire, l'anguille quand on veut éviter les écueils semés dans le canal de Bahama. En deux ou trois bords pincés délicatement au plus près du vent, je m'approche du navire échoué, avec défiance d'abord et avec curiosité ensuite, tant, à une certaine distance, ce diable de bateau m'avait semblé, je ne sais pourquoi, porter dans sa carcasse et son apparence, quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable. Resté en panne à une portée de canon de lui, tout au plus, je l'observe quelque temps avant de me décider à l'accoster, et plus je l'examine et moins je réussis à deviner ce qu'il est et ce qu'il fait là, incliné sans mouvement sur l'écueil où il paraît s'être plutôt posé tranquillement que jeté avec violence.
«La prudence est sans doute une belle chose dans les circonstances incertaines; mais l'incertitude dans notre métier est bien ce que je connais de plus insupportable et de plus sot quelquefois. Le danger et l'imprévoyance valent cent fois mieux aux marins. Ennuyé de ne pouvoir tirer sur les seuls indices qui s'offrent à moi, aucune conjecture satisfaisante sur le compte de ce ship inconnu, je me détermine, ma foi, arrive qui plante, à l'aborder pour en avoir le cœur net, au risque de tomber dans un de ces piéges que messieurs les pirates de notre profession ont la générosité de tendre parfois à l'imbécillité de leurs très-honorés confrères. Vous avez vu le vorace requin emporté dans le sillage de votre bâtiment, rôder nonchalamment dans vos eaux, se tourner sur le dos et se retourner ensuite sur le ventre pour mieux tâter, flairer et avaler enfin l'hameçon qui va lui déchirer la mâchoire et les entrailles. Eh bien, moi, semblable au tigre des mers[20], je commençai en accostant et en observant mon trois-mâts naufragé, par flairer et tâter ma proie en me retournant aussi d'un bord et de l'autre avant de mordre à l'hameçon que la fortune semblait me tendre. Le navire vu de près, était grand, long et de belle apparence. Ses voiles un peu déchirées par les clapotis du vent, sur leurs vergues désorientées, ses manœuvres courantes en pandille, se balançant aux coups de roulis que lui imprimait la houle sur les rochers où il s'était flanqué, indiquaient seules l'abandon dans lequel il devait se trouver depuis quelques jours… Autour de lui il y avait assez de fond, pour qu'avec mon petit navire je pusse le contourner et même l'élonger sans aucun danger pour mon brick, dont le tirant d'eau était beaucoup moins fort que le sien… Toutes ces circonstances favorables m'enhardissent. Je fais pousser ma barre au vent en faisant carguer mes perroquets, et en amenant mes huniers, pour l'aborder dans les règles. Mais avant de faire sauter mes gens à bord, j'ordonne de lui envoyer deux bons coups de caronade dans les flancs, par précaution. Personne ne répond de son bord à cet appel assez bruyant et même passablement brutal. Allons, dis-je enfin à mes lurons, je vois qu'il faut lui parler encore de plus près pour entrer en conversation avec lui. Préparez-vous à tomber sur le pont comme si nous avions affaire à un vaisseau de la compagnie, couvert de fer et de monde; c'est un exercice d'abordage que nous aurons fait, s'il n'y a rien à tailler et à enlever le briquet à la main, sur les gaillards de cette grande coquine de carcasse. Tout le monde à son poste, et attention au commandement! Vous eussiez ri de voir tous mes échappés de prison se tenir raides sur mes bastingages, le coutelas entre les dents et le pistolet au bout des doigts, prêts à s'élancer, comme les plus braves matelots, à bord du malheureux Tourlourou[21], où ils se doutaient bien, les canailles, qu'il n'y avait pas de côtelettes de forbans à découper. De vénérables flibustiers de vingt ans de service, n'auraient pas eu l'air plus terrible dans ce moment là, que toutes ces mateluches que j'allais, selon toute probabilité, lancer à un abordage sans danger et à une conquête sans gloire. Tous mes préparatifs belliqueux ainsi faits, j'élonge par la hanche d'arrière mon grand compère de trois-mâts, pour lui revenir ensuite par le flanc, de manière à me ranger avec le peu d'aire qui me reste, bord à bord avec lui… Mais en passant sous sa poupe pour exécuter cette manœuvre toute simple, un nom singulier, écrit en grosses lettres de cuivre sur son arrière, vint me frapper presque de peur ou tout au moins d'étonnement… Je lus sur la partie du tableau où s'écrivent toujours les noms des navires, ces mots étranges: Ne Tange, n'y touche pas; car il faut vous dire que je me rappelai encore assez le peu de latin que j'avais essuyé sur les bancs de mes classes, pour traduire sur-le-champ, et sans consulter le dictionnaire, cette phrase impérative. Si les misérables gourgandins que j'avais pour équipage, avaient été aussi versés dans la haute latinité, et qu'ils eussent pu connaître ces deux mots, le diable peut-être ne les aurait jamais décidés à sauter à bord du Ne Tange qu'ils auraient regardé comme un navire sacré ou une carcasse maudite. Mais les cinq ou six mauvais garnemens qui seuls savaient lire parmi tous ces pendards, se mirent à dire à leurs camarades en épelant les lettres du nom du trois-mâts: Tiens! le drôle de nom pour un navire! Ne Tange! c'est comme qui dirait ne tangue pas. C'est apparemment un U, faisaient observer les plus savans, que le peintre qui a barbouillé ce nom et qui n'était ni marin ni malin, le pauvre b… avait oublié de mettre au mot tange pour faire TANGUE.—Et le mot PAS qui n'y est pas? faisait observer un autre érudit.—Bah! répliquait un troisième philologue, c'est que le PAS qui était en dernier sur l'écriteau, sera tombé à la mer dans les coups de talon du navire; sans cela, vous voyez bien que ça ferait justement Ne tangue pas, et non pas Ne Tange!… Mais, disaient les uns et les autres, vois-tu cette idée de commander à un navire de ne pas tanguer! Le diable qu'il tanguerait à présent que le voilà mouillé par la quille sur ce banc de cailloux, d'où l'ante-Christ, tout malin qu'il est, ne pourra jamais le faire parer.»
«L'ignorance de mes traducteurs du gaillard d'avant assura le succès de la manœuvre que j'avais ordonnée, et qu'ils n'auraient jamais voulu exécuter, peut-être, s'ils avaient pu deviner la signification du nom terrible du trois-mâts que j'allais aborder. La superstition aurait été plus forte chez eux, à n'en pas douter, que l'obéissance que j'aurais voulu exiger de leur dévouement. Bref, j'accostai de bout en bout mon mystérieux navire, pour en finir par quelque chose. La solitude la plus effrayante et le silence le plus sinistre régnaient à son bord. Un grand coup de roulis, que lui fit donner la lame au moment où je commandais l'abordage, interrompit seul le silence que je remarquai autour de lui, et vint déranger l'équilibre des premiers de mes hommes qui cherchaient à s'élancer en vrac sur son pont. Ce mouvement inattendu du bâtiment échoué me laissa voir des flots de sang ruisseler à la mer, des dallots, percés sur le côté par lequel je m'élançai… Mes gueux de matelots, si crânement disposés quelque temps auparavant à bondir sur les bastingages, reculèrent d'effroi à ce spectacle terrible… Moi-même je fus obligé, pour leur redonner un peu de montant au cœur, de sauter à leur tête, à bord du navire qu'ils n'osaient ni regarder en face, ni attaquer debout en corps. Mais quel aspect me présenta le gaillard d'arrière de ma facile capture! Vingt à vingt-cinq cadavres, tout saignans encore, couchés les uns à côté des autres; les uns la bouche béante, les autres le visage collé sur le tillac, étaient là étendus pêle-mêle au milieu d'un tas d'armes brisées, de morceaux de membres hachés et de lambeaux de chairs noircies au soleil. Sur le corps d'un des morts, j'aperçus un gros chien dont la tête avait été tranchée près de l'homme qui sans doute avait été son maître, et qui paraissait avoir été le capitaine de ce malheureux trois-mâts… Quelques-uns des soldats espagnols que j'avais enlevés de Matanzas reconnurent, en arrêtant leurs regards effrayés sur la figure des victimes de ce carnage encore récent, cinq à six matelots pirates qu'ils se rappelaient avoir vus à la Havane. Les autres morts nous semblèrent, à leur mise et au caractère qu'offrait encore leur physionomie, être des marins anglais ou américains… Je me hâtai, pour ne pas perdre de temps, et pour être fixé sur le parti que je pouvais tirer de cet événement, de visiter moi-même, et de faire visiter par mes gens, la chambre et la cale du trois-mâts: il était chargé de sucre et de café. Les papiers trouvés dans la cabine du capitaine m'apprirent qu'il était parti de la Havane, pour se rendre à Salem, port du nord-Amérique, où il avait été armé. Toutes les conjectures que nous pûmes former sur les autres indices que nous avions sous les yeux, se réunirent pour nous faire supposer que le Ne Tange, forcé de s'échouer sur les brisans pour échapper à la chasse de quelque petit forban, avait ensuite été réduit dans cette position désespérée à résister à l'attaque obstinée de ses assaillans, et que ceux-ci, inquiétés, troublés eux-mêmes par l'arrivée inattendue d'un croiseur, s'étaient vus à leur tour contrains de lâcher leur proie en laissant les corps de plusieurs des leurs auprès des cadavres des pauvres diables qu'ils venaient de massacrer si impitoyablement.
—Les gredins de gueux! s'écria Bastringue emporté d'indignation à ces derniers mots.
—Mais qui appelles-tu ainsi, des gredins de gueux? lui demanda froidement Salvage, en interrompant son récit.
—J'appelle des gredins de gueux, reprit Bastringue, ceux-là, n'importe lesquels, qui avaient écouvillonné l'équipage américain; car ce ne pouvait être autre chose que des gredins premièrement, et des gueux en même temps. Tuer des hommes qui sont de force avec vous, c'est bien pour hâler dedans ensuite ce qu'ils peuvent avoir de bien dans leur sac; mais raser radicalement la vie à dix-huit ou vingt pauvres bigres, pour ne pas prendre ce qu'ils ont, et les exterminer pour rien du tout, ce n'est pas là agir en matelots, mais c'est se comporter en gueusards et en tas de gredins. Je ne m'en dédis pas, et c'était uniquement des gredins de gueux, tout ce qu'il y a enfin de plus gueux et de plus gredins parmi les uns et les autres.
—Hélas! répondit Salvage au beau mouvement de générosité de son compère, nous risquons bien de n'être ni moins gredins, ni moins gueux, puisque c'est le mot, que ceux contre lesquels ton honnête courroux vient de s'allumer si subitement, mon pauvre Bastringue! Mais revenons au point principal de notre affaire, en laissant de côté, pour un moment, les accessoires de la sensibilité.
«Comment cependant, me disais-je, en supposant que les pirates aient été forcés d'abandonner ce riche bâtiment, peut-on admettre qu'ils aient renoncé à revenir plus tard à bord pour s'en emparer? car enfin, il est encore en aussi bon état qu'il est possible de le désirer. D'un autre côté, comment supposer aussi, que si un croiseur est parvenu à éloigner du trois-mâts le forban qui s'en était rendu maître, ce croiseur ait été assez complaisant pour ne pas mettre la patte sur la proie qu'il aura réussi à retirer de leurs griffes? Quelle raison a donc pu engager les derniers capteurs, quels qu'ils fussent, à lâcher ainsi leur capture? Auraient-ils trouvé à bord une bonne somme d'argent dont ils se sont contentés, comme, sur la grande route, des brigands se contentent de prendre la bourse du voyageur à qui ils laissent dédaigneusement sa cariole ou son cheval?… En raisonnant de la sorte, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures et de suppositions vagues, sans pouvoir tomber sur une hypothèse qui pût lever toutes les objections et résoudre tous mes doutes. Bah! au surplus, m'écriai-je fatigué de chercher vainement le mot de cette énigme, je me trouve bien bon de me casser la tête de toutes ces choses qu'il m'est si peu utile de deviner, tandis que je puis employer mon temps à faire l'ample curée que le sort semble m'offrir de si bonne grâce!… Attrape à élonger une ancre au large, ordonnai-je à mes gens, et tâchons de renflouer vivement ce grand magasin à sucre et à café qui ne fait pas une seule goutte d'eau. Une fois à terre, nous retirerons plus de demi-tasses de son ventre, que nous ne pourrons en boire toute notre vie. C'est une tasse de café qui est assurée pour retraite à perpétuité à tout l'équipage.
«Avant de procéder à cette opération, que le beau temps de la journée et la douceur de la brise favorisaient également, je jugeai à propos de faire disparaître de dessus le pont du Ne Tange, les cadavres hideux qui l'encombraient et les taches de sang caillé qui l'avaient rougi de manière à lui donner la teinte d'un pont bordé en planches d'acajou. Je savais, par ma propre expérience, que rien n'est mieux fait pour amollir les courages les plus fortement trempés, que le spectacle de toutes les horreurs qui suivent un combat. Mettez, avant une action sanglante, sous les yeux du plus vaillant équipage, les têtes en marmelade, les bras et les jambes hachés menus, qui seront flanqués de côté et d'autre après l'engagement, et vous verrez si, pour commencer le charivari, vous trouverez des cœurs bien disposés à la besogne… Je fis donc laver et nettoyer mon pont, de tous ces terribles lambeaux de chairs humaines, en me disant, à chacun des morts que, par mesure de prévoyance, je faisais envoyer par dessus le bord: Dans une heure ou deux, il est possible que le gâchis dont tu cherches à leur épargner la vue, recommence sur le gaillard d'arrière que tu veux rendre propre comme un petit bijou; et il est bon que les mâles dont tu es exposé à avoir besoin pour défendre ton bâtiment trouvé, ne se rappellent pas trop ce qu'il en coûte pour faire galamment les vilaines choses de notre horrible métier.