«Le bon nez, vertudieu, que j'eus, mes amis, en prenant ainsi à l'avance mes petites précautions! car pendant que je m'imaginais n'avoir qu'à me baisser pour ramasser ma trouvaille de navire, il en cuisait pour moi au large, et de dures, je vous en réponds, comme vous allez bientôt le voir… Mais n'engantons pas trop sur les événemens, et ne filons pas en grand le câble de notre discours, avant de laisser tomber notre grande ancre sur le fond des choses qu'il me reste encore à vous raconter.
«Je crois vous avoir déjà dit que c'était le matin que j'avais abordé mon trois-mâts abandonné. La journée était calme; elle devint chaude et accablante vers le midi, et le soleil tombant d'aplomb sur la tête de mes hommes qui s'occupaient d'envoyer à l'eau les derniers sacs de café pour finir d'alléger la barque, ne leur permettait guère de mener vite un travail cependant si pressé. Pour être plus sûr de n'être pas pris à l'improviste par les croiseurs qui pourraient venir contrarier mon déchargement en pleine mer, j'avais eu la prévoyance de faire monter au haut de la mâture du Ne Tange, les trois lurons qui passaient pour avoir les meilleurs yeux sans lunettes, de tout mon équipage. Vers trois heures de l'après midi, un de ces oiseaux de mauvais augure perché en vigie sur les barres du grand perroquet, me prévint qu'il croyait apercevoir un petit point noir sur la bande éblouissante que les rayons du soleil formaient au large dans le sud-ouest de l'horizon. Je monte à l'instant même à côté de ma sentinelle avancée qui m'indique du doigt derrière nous, l'objet presque imperceptible encore, sur lequel mes yeux se sont arrêtés avec inquiétude, car je m'imagine comme lui voir ce qu'il a cru voir; un petit point noir roulant à la houle sous la masse de gerbes étincelantes qui inondaient la mer dans la direction signalée à mon attention. Diable! me dis-je, en redescendant sur le pont tout préoccupé de cette découverte nouvelle, si c'est là un compagnon de flibuste qui nous arrive, nous n'avons guère de temps à perdre pour nous disposer à lui brûler la politesse et la moustache… Et aussitôt, à grands coups de moques de rhum, je vous donne un supplément de cœur au ventre, à tous mes paresseux qui s'emplissent de courage et d'ardeur à mesure que mes moques se vident. En quelques heures les deux tiers de notre cargaison trop lourde sont culbutés, coulés le long du bord, et je sens, en respirant avec bonheur, le navire allégé, commençant à flotter sous mes pieds impatiens… Il était temps! Le soleil en se hâlant dans l'ouest et en se dérobant à nos regards, derrière un rideau de gros nuages qui s'élevaient lentement au dessus de l'horizon, me laisse voir en plein et reconnaître pour un bel et bon navire, le point noir que j'avais eu peine d'abord à apercevoir au loin… Un coup de longue-vue m'apprit bientôt que c'était un schooner qui m'était apparu sous cette forme si aérienne, si indécise, et quelques minutes après un autre coup de lunette me permit de distinguer qu'au mât de perroquet de ce navire, flottait au souffle de la brise renaissante, un long et large pavillon vert.
«C'est le schooner de Cotumbo, c'est Cotumbo! s'écrièrent ensemble, en m'entendant faire cette remarque, les soldats havanais que j'avais enlevés de Matanzas. C'est lui, c'est Cotumbo! Nous l'aurions reconnu sans ce signal même, rien qu'à ses voiles blanches et à la pente de ses bas-mâts tombant sur l'arrière!»
«Cotumbo! me dis-je à ces mots! Mais c'est donc le ciel qui me l'envoie. Oh! il y aura dans cette rencontre, mort pour lui ou mort pour moi, et ce sera mort pour lui, si j'en crois l'ardeur qui m'anime.»
«Mes gens, dont j'avais été jusque-là forcé de gourmander la paresse, palpitent d'ardeur à l'approche seule du danger qui vient stimuler leur courage. Je redouble d'impatience, ils redoublent de vigueur, sans que j'aie besoin cette fois de faire passer dans leur âme, les émotions violentes qui m'agitaient moi-même. Elles y étaient déjà passées tout entières ces émotions si vives, tant il y a de sympathie dans les momens d'espoir ou de danger, entre le chef qui commande, et les hommes qui doivent lui obéir pour arriver ensemble au même but. Avant que la nuit enfin vînt s'abaisser et s'étendre sur les flots tranquilles, le trois-mâts, si promptement allégé, roulait d'un bord et de l'autre sur sa quille franchie et tanguait librement sur le câble que j'avais fait élonger au large de lui. Le schooner de Cotumbo, sur lequel je pouvais désormais concentrer toute mon attention, approchait au moyen des avirons qu'il avait bordés pour nager vers nous, au sein du calme plat que le soleil couchant avait laissé sur la molle et paisible surface de la mer. J'ordonne, en voyant ainsi l'ennemi forcer de rames, j'ordonne à mon second d'aller, sans perdre de temps, se nicher comme il pourra avec mon corsaire, sous l'une des petites îles boisées qui n'étaient qu'à une portée de fusil de notre prise. Je ne garde avec moi qu'une quarantaine d'hommes assez déterminés pour que je puisse compter un moment sur eux, et mon léger corsaire s'éloigne du Ne Tange en faisant route de façon à se tenir toujours masqué à l'abri du trois-mâts, par rapport au schooner qui continue à nous tomber rondement sur le corps. Cette manœuvre exécutée comme je désirais qu'elle le fût, il ne me restait plus qu'à prendre quelques petites dispositions intérieures, et qu'à préparer convenablement mes quarante drôles à recevoir avec les honneurs de la guerre, les brigands que l'imbécile Cotumbo semblait vouloir nous amener sous la patte. Chacun de mes compagnons d'embuscade reçut de mes mains un pistolet chargé à deux balles, et un coutelas bien affilé des deux côtés du tranchant, car cinquante à soixante de ces coutelas avec lesquels on fauche les cannes à sucre dans les colonies, étaient les seules armes blanches que j'eusse trouvé à me procurer à Matanzas. Ainsi armés, pour ne combattre que corps à corps, et barbe à barbe, nous allons tous nous fourrer, nous blottir sous le tillac, espèce de trou à rats que le trois-mâts avait sur son gaillard d'avant; et pour mieux cacher encore aux assaillans imprévoyans que nous attendons, le piége meurtrier dans lequel nous voulions les faire culbuter pour n'en plus sortir, nous avons la précaution de masquer l'entrée du tillac qui nous abrite, par une pile de sacs de café arrimés à l'ouverture de ce trou, comme ils auraient pu l'être avant l'échouage du navire déjà encombré de marchandises.
«Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre sur l'horizon affaissé par les chaudes vapeurs du soir: autour de nous s'étendait cette clarté douteuse qui descend dans les nuits calmes, du ciel étoilé des colonies, sur les flots miroités de ces mers à peine houleuses. Mes hommes, en voyant le soleil se coucher au milieu des nuages resplendissans, m'avaient fait remarquer qu'il se couchait en même temps que nous; mais que nous nous lèverions plutôt et plus vivement que lui. Assez causé comme cela, avais-je dit à mes faiseurs d'esprit. C'est du silence qu'il nous faut maintenant, et non pas des pointes. La première bouche qui s'ouvrira sans mon commandement, aura dit son dernier mot et poussé son dernier soupir!
«Le silence qui régna dès ce moment, parmi nous et au large, n'était plus troublé que par le clapotis des rames du corsaire de Cotumbo qui s'avançait à sa perte à grands coups d'aviron au milieu du calme des flots, du repos des vents et de l'air. Seulement, de temps à autre aussi, mais à de longs intervalles cependant, le cri rauque des oiseaux perchés dans les arbres des îlots voisins, se faisait entendre à nous pour aller se confondre avec le murmure de la houle paresseuse qui semblait s'endormir au loin après avoir caressé doucement la flottaison du navire où nous veillions. Tout enfin était muet, paisible et serein dans cette nuit délicieuse. Nos cœurs seuls à nous étaient agités et battaient avec violence dans nos poitrines haletantes; car pressés les uns contre les autres comme nous l'étions, il nous était facile de sentir nos artères et nos cœurs palpiter comme si tous nous avions eu la fièvre chaude et le délire dans le sang.
«Je ne saurais aujourd'hui vous peindre le sentiment que j'éprouvai alors. C'était, je crois, une joie d'enfant, mêlée à une sorte d'effroi, de l'irritation, de la fureur, du plaisir, et de la soif de quelque chose d'inconnu. J'avais besoin et je craignais de respirer: mes mains étaient brûlantes sur les froides armes qu'elles pressaient en frémissant de je ne sais quoi. Une demi-heure de ce supplice ou de cette ivresse, nous aurait tous rendus stupides ou fous.
«Nous ne vîmes pas, mais nous sentîmes enfin le corsaire de Cotumbo nous approcher, comme si nous l'avions vu, comme si nous l'eussions touché, tant nos sensations étaient vives et sûres en ce moment d'attente et d'anxiété. Le son d'une voix lente et forte vint frapper mes oreilles avides, et porter dans mes entrailles, le redoublement de la fièvre qui me dévorait déjà. C'était la voix de Cotumbo! Il hélait en espagnol et au porte-voix, monté sur son bastingage, le navire où nous étions, et dont nous allions lui faire un tombeau. Il cria, et je crois encore en cet instant entendre le son de sa voix: Oh! du trois-mâts, quel est votre nom? Y a-t-il quelqu'un à bord!» Pas un souffle ne lui répondit. On aurait entendu une mouche voler, entre lui et nous, et le corsaire touchait déjà avec le roulis, notre navire silencieux et devenu immobile comme le calme qui l'entourait en cet instant.
«Et quel instant, je vous le demande, à vous qui avez éprouvé tout cela? Le schooner avait levé et rentré ses avirons à deux brasses de distance de nous. Jugeant que le trois-mâts était abandonné, Cotumbo se décida à l'élonger de bout en bout comme je l'avais fait moi-même le matin. Les brigands du schooner, groupés, grimpés dans les enfléchures de leur corsaire, n'attendaient que l'instant favorable pour s'élancer à notre bord les armes à la main. Ils sautent, ils ont sauté sur notre pont en poussant un hurlement de joie et de victoire! Ils flairent, touchent, visitent tout ce qui s'offre à leurs yeux flamboyans, tout ce qui embarrasse leurs pas incertains et précipités!… Le moment de profiter de cette lueur d'ivresse et de confusion, est arrivé pour nous: malheur à eux! J'ordonne à deux de mes matelots de s'affaler par l'avant de notre trois-mâts, la hache à la main, une corde sous les aisselles, et puis une fois descendus jusqu'à la flottaison du schooner, de faire sauter deux ou trois bordages du navire ennemi. J'entends, en tressaillant de bonheur, les coups de hache de mes deux charpentiers s'enfoncer dans les bordages du schooner; le bruit sourd de ces coups destructeurs se confond pour les oreilles des brigands de Cotumbo, avec le tapage infernal qu'ils font eux-mêmes en parcourant en désordre le pont, la chambre et l'entrepont du bâtiment qu'ils se disposent à piller… le sort en est jeté… A nous, enfans, et feu dessus, m'écriai-je, et tous nous bondissons avec rage face à face des forbans surpris et dispersés. Chaque coup de pistolet abat son homme: chaque coup de coutelas fait rouler une tête à nos pieds. Les brigands plus nombreux résistent; mais nous, mieux réunis et mieux préparés à l'attaque qu'ils ne sont disposés à la défense, nous les accablons d'une grêle de coups aussi pressés que bien assurés. Je cherche, j'appelle Cotumbo dans l'horreur de la mêlée; un des bandits, le plus furieux de tous, répond à mon appel en s'écriant barbe à barbe: A nous deux, Salvage! et pas de quartier! Tous deux alors, au milieu du carnage, nous nous jetons l'un sur l'autre avec la rage du désespoir et la soif de la vengeance. Mon sang jaillit le premier sous le tranchant du sabre de mon adversaire… mais le misérable roule à l'instant même sous moi pour se relever et retomber en poussant un gémissement affreux, sur les cadavres des pirates qui ont voulu nous résister les derniers… Le schooner sur lequel se sont jetés les vaincus épouvantés, coupe précipitamment ses amarres, pour s'éloigner de mon trois-mâts; mais une pluie de grenades enflammées que je fais rebondir sur son pont encombré, achève de porter l'effroi dans cet équipage de fuyards déjà à moitié écharpé. Un long cri de terreur m'annonce en cet instant même le succès de ma première tentative… Nous coulons, nous coulons bas, braillent ensemble les brigands terrifiés. Les bordages que j'avais fait sauter sur l'avant de la flottaison de leur navire, venaient de larguer en grand, et pendant que leur schooner s'abîme sous leurs pas tremblans, une nouvelle grêle de grenades ardentes éclate sur leurs têtes bouleversées… Puis, pressé, serré entre l'eau qui le gagne et le feu qui le dévore, le schooner, à moitié submergé et à moitié incendié, dérive au large en faisant deux ou trois tours sur lui-même; et une minute après avoir pirouetté comme une trombe de flamme, il fait un trou dans la mer en ne laissant qu'une trace de charbon éteint sur les flots, un remoux, au dessus de lui, et une odeur de bois brûlé dans l'air au sein duquel il vient de se consumer.