«Pas un des quatre-vingts ou cent chenapans qui montaient la barque, ne tenta de nous apporter à la nage les nouvelles de la peur que je venais de leur faire. Ils prévoyaient tous trop bien l'accueil que je réservais à d'aussi intéressans naufragés qu'eux, pour se hasarder à accoster mon bord plutôt qu'à faire un plongeon éternel avec leur défunt navire. Le parti le plus simple qui leur restât à prendre était de boire un coup définitif après avoir été grillés à moitié par mes grenades et l'incendie du bateau; et ce parti tout naturel, ils l'avaient pris…

«Le corps de Cotumbo cependant m'était resté sur le pont comme le plus noble trophée de ma victoire, avec le sabre dont il s'était si bien servi pour me couper la figure, et dont le gouverneur de Matanzas lui avait fait présent pour me décoller la tête. Je gardai le sabre et les armes du vaincu, en ordonnant que son cadavre fût envoyé par dessus le bord sans plus de cérémonie avec les carcasses de ses dignes compagnons de gloire. Les requins que l'odeur du carnage avait attirés le long du Ne Tange, se chargèrent probablement du soin de l'inhumation de tant d'illustres victimes.

«Je vous laisse à penser, après une victoire aussi complète, l'ardeur que je trouvai dans le cœur de mes gens, quand il ne fut plus question que de hâler tranquillement au large et d'appareiller notre trois-mâts relevé de la côte! En peu de temps mon corsaire la Padilla que j'avais envoyé se cacher pendant l'action sous les massifs d'arbres des îlots voisins, nous rallia pour seconder notre mouvement et pour jouir du plaisir de nous voir vengés et victorieux du redoutable Cotumbo. Le schooner ennemi coulé et notre trois-mâts renfloué étaient les fruits de cette mémorable journée; aussi quels cris d'enthousiasme, quels hourras délirans allèrent troubler les airs tranquilles, pendant la manœuvre qu'il nous fallut faire pour nous dégager de l'heureux embarras que nous donnait encore notre prise! Tous les aras, les perroquets, les singes et les oiseaux de proie que nos rudes clameurs allaient épouvanter dans les bois des petites îles dont nous étions environnés, semblaient maudire notre joie en unissant leurs cris sauvages à nos hurlemens d'ivresse. C'était un tintamarre infernal à réveiller les morts que nous avions expédiés le long du bord.»

Ici le capitaine Salvage s'arrêta pour se reposer quelques minutes. Pendant ce temps maître Bastringue et frère José se livrèrent à divers commentaires sur le récit de leur collègue, suivant la nature de l'impression que ce récit avait produite sur chacun d'eux, l'un avec l'abandon qui lui était ordinaire, l'autre avec la prudente réserve que j'avais déjà remarquée dans tous ses mouvemens et son attitude. Le capitaine, après avoir fait deux ou trois tours de promenade dans le sens de la plus grande longueur de l'appartement, reprit ainsi le cours de sa narration:

«Ce double succès une fois obtenu et assuré, il ne me restait plus qu'à pointer les pièces de ma batterie pour parvenir au résultat que je devais me proposer ultérieurement: celui de loger ma prise dans un port où elle pût être vendue avantageusement, et de ramener mon corsaire dans un lieu où l'on ne penserait pas trop à me chicaner sur la naturalisation un peu douteuse de mon pavillon. Je me décidai, toute réflexion faite, à expédier le trois-mâts sur Porto-Cabello, et à l'escorter pendant quelque temps pour me rendre ensuite moi-même à l'île cosmopolyte de la Marguerite.»

Au nom de cette dernière île, maître Bastringue ne put s'empêcher de s'écrier, avec une sorte de satisfaction et de surprise:

—A la Marguerite? Ah bien, bigre! tant mieux! c'est justement là qu'avait armé le grand brick que j'ai soutiré aux Indépendans! Mais va toujours ton train, Salvage, j'aurai aussi un mot à vous dire sur cette farceuse d'île contrebandière de la Marguerite.

Le capitaine, sans chercher à pressentir ce que pouvait signifier cette exclamation soudaine, continua en ces termes:

«La détermination dont je viens de vous parler, m'était suggérée au surplus par l'état d'affaiblissement numérique de mon équipage avec lequel je sentais bien qu'il me serait devenu bientôt dangereux de m'obstiner à tenir plus long-temps la mer. Forcé de détacher de mon bord pour les faire passer sur le Ne Tange, vingt-six de mes hommes, je ne comptais plus autour de moi qu'une trentaine des renégats dans la résolution et l'énergie desquels je n'avais pas placé une confiance assez illimitée, pour qu'elle pût me donner l'envie de courir de nouvelles aventures en si belle compagnie.

«Je mis donc le cap au sud, et j'ordonnai à ma prise d'imiter ma manœuvre et de suivre ma route, jusqu'au moment où je jugerais convenable de la laisser toute seule poursuivre son petit bonhomme de chemin.