«Pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures nous naviguâmes ainsi de conserve, sans qu'aucune contrariété ni aucun événement remarquable vînt signaler notre marche et troubler notre sécurité. Vers le quatrième jour seulement de cette paisible et innocente traversée, un gringalet de bateau espagnol, gréé en goëlette, eut la maladresse de venir, tout en filant deux ou trois quarts plus au vent que moi, se flanquer en travers sur ma route. Quelques-uns de mes gens s'imaginèrent reconnaître cette légère embarcation pour un caboteur qu'ils avaient vu plusieurs fois à Matanzas: ils me nommèrent même l'embarcation et le patron qui devait la commander. Je hélai par désœuvrement plus encore que par défiance ou curiosité, la goëlette rencontrée dès qu'elle se trouva à portée de voix de mon corsaire. L'animal de patron à qui je n'aurais jamais songé s'il avait continué paisiblement sa bordée sans m'accoster de trop près, répondit aux différentes questions que je lui adressai, qu'il était effectivement de Matanzas, que sa petite barcasse se nommait la Casilda, et qu'il s'en retournait à son port d'armement avec une cargaison de sel qu'il avait chargée à fret aux îles turques[22].
«Encouragé, par ces renseignemens qui pouvaient me devenir utiles, à poursuivre le cours de mon interrogatoire, je demandai encore à ce bavard, s'il avait quitté Matanzas avant ou après le coup de vent qui m'avait forcé de décamper de la rade, et il me répondit qu'il n'y avait que fort peu de temps qu'il était lui-même parti du port de Matanzas.—Et qu'y avait-il de nouveau dans le pays à ton départ? criai-je à mon marchand de sel.
—Pas grand'chose, mon commandant, me répondit-il, rien même qui soit digne de fixer votre attention, si ce n'est cependant que le seigneur gouverneur pour S. M. très-catholique, que Dieu conserve, devait se marier, et que l'on préparait à cette occasion à Matanzas, les fêtes peut-être les plus brillantes qu'on ait encore vues dans toute l'île de Cuba.
—Et avec qui, ou contre qui? lui demandai-je alors, va donc se marier le seigneur gouverneur de Matanzas?
—Mais, seigneur capitaine, avec la belle et illustre senora Padilla de Vasconcellos y-Souza-y-Porto-Bandeira-y-Pabellion del sol y todos austros, etc. C'est déjà un bruit universel que ce mariage.
—Et à quel jour est fixée l'auguste cérémonie? ajoutai-je du ton le moins ému qu'il me fut possible de prendre en lui adressant cette nouvelle question.
—Au quinzième jour du mois bienheureux dans lequel la céleste Providence nous fait la grâce de nous laisser vivre encore aujourd'hui.
—Mais es-tu bien sûr de la date et de la nouvelle que tu m'annonces?
—Sûr, seigneur capitaine, comme de l'immaculée conception de la Très-Sainte-Vierge Marie qui intercède au ciel pour les pauvres pécheurs comme moi.
«Sans donner à mon cagot de patron le temps de me défiler sa kirielle de protestations plus ou moins orthodoxes, je combine de suite mon affaire et le plan qu'il me convient d'adopter, plan ma foi digne de la galanterie de ces anciens chevaliers errans, avec lesquels, sans trop de vanité, nous pouvons nous flatter, nous autres corsaires, d'avoir plus d'un trait de ressemblance, car ces nobles aventuriers vengeaient, s'il m'en souvient, l'opprimé en dévalisant l'oppresseur, tandis que nous autres, mieux avisés qu'eux, nous détroussons à la fois l'oppresseur et l'opprimé pour ne pas faire de jaloux. Je jurai d'abord mes grands diables, que jamais Padilla ne serait la femme du gouverneur, et que les piastres et la fiancée du vieux singe ne tomberaient jamais dans d'autres mains que les miennes. J'ordonnai provisoirement ensuite au patron de la goëlette, de passer à mon bord avec son petit équipage, et de me céder son embarcation, moyennant une indemnité que je lui promis, et que je ne déterminai pas, faute du temps nécessaire pour penser à tout. L'offre parut d'abord déplaire à mon dévot, et le maroufle fit un peu le boudeur, autant que je puis me rappeler aujourd'hui la grimace qu'il fit alors. Mais comme il put bientôt mesurer l'inutilité de sa résistance sur la force des argumens que j'avais à ma disposition, et dans ma batterie, il finit par se rendre d'assez bonne grâce à la solidité de mes raisons, si ce n'est à la persuasion de mon éloquence. Me voilà donc après avoir pris avec moi les douze moins mauvais garnemens de mon équipage, passé à bord de la Casilda, et envoyant les hommes et le patron de la Casilda nous remplacer à bord de mon brick. J'avais, avant d'opérer ce changement de front, solennellement installé mon second dans le commandement du corsaire, en lui intimant l'ordre d'aller m'attendre à la Marguerite, pendant que la prise que nous devions escorter un bon bout de chemin, ferait voile pour Porto-Cabello, C'étaient là, comme vous vous l'imaginez bien, de petits détails d'exécution qui devaient concourir à l'ensemble de mon plan, et qu'il était urgent de ne pas négliger.