Salvage venait d'achever. Un moment de silence succéda à la longue narration qu'il nous avait fait entendre. Mes regards qui, pendant toute l'histoire du capitaine, s'étaient tenus pour ainsi dire, suspendus à sa parole animée et à sa physionomie mobile, se portèrent sur ses deux auditeurs, comme pour chercher dans leurs traits l'impression que l'éloquence de leur confrère pouvait avoir produite sur eux. Mais en cet instant même, une porte que je n'avais pas remarquée dans le fond de l'appartement, s'ouvrit brusquement, et une jeune femme se montra à nos yeux. C'était Padilla, la belle épouse de l'intrépide corsaire qui, tout émue encore du récit dont elle n'avait pas perdu un seul mot, venait se jeter dans les bras de son mari… Elle pleurait, la pauvre femme, de bonheur et d'attendrissement…
—C'est donc ainsi, petite curieuse, que vous nous écoutez, lui dit le capitaine, d'un air qui exprimait beaucoup plus, je vous jure, la tendresse que le reproche.
—Oui, j'ai tout entendu, répondit Padilla, je voulais savoir ce que tu pensais de moi… aussi n'est-ce pas que tu m'aimes plus que tu ne l'as dit là?
—Si je t'aime plus que je ne l'ai dit? Mais certainement, et cela, tu sais bien, va sans dire entre nous…
—Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prouve-le moi à l'instant même, et jure que jamais, maintenant, tu ne me quitteras pour retourner sur mer!
—Tu veux que je jure, me dis-tu, que je ne retournerai plus à la mer… Oh! non, tu n'y penses sans doute pas; car tu sais bien que tu m'as toujours dit qu'il ne fallait jamais jurer devant les dames.
—Aussi n'est-ce pas un jurement que je te demande, reprit Padilla avec la plus attrayante gentillesse; mais bien un serment que j'exige de toi, de ton attachement pour moi.
—Allons, enfant que tu es, remettons cela à un autre moment, et quand nous serons seuls. Tiens, laisse plutôt maître Bastringue, que voici, me raconter ses fredaines, comme j'ai raconté les miennes.
—Ainsi, tu ne veux donc pas me promettre devant ces messieurs, que tu n'iras plus… C'est bon, et je sais maintenant à quoi m'en tenir sur tes intentions.
—Oh! mon Dieu, si, ma bonne amie, je te promets, et je te jure même tout ce que tu voudras… Mais ne perdons pas de temps, nous autres. C'est à ton tour, l'ami Bastringue, de prendre le cornet et de rouler les dés pour nous raconter ta petite affaire. J'ai prêché d'exemple, comme tu l'as vu, et j'espère bien que tu ne te feras pas tirer l'oreille pour imiter ma manœuvre et pour gouverner beaupré sur poupe dans les eaux, où ai déjà navigué pour mon compte.