—Pas pour le moment, lui répondis-je. Vous partez parce que je vous permets de déguerpir, et elle reste par la raison toute simple qu'elle ne demande pas mieux que de ne pas vous suivre. Ainsi va le monde, et ainsi vous allez aller, et le plus vite ne sera que le mieux.
«Cela dit, on vous embarqua le gouverneur dans le canot qui l'enleva, allégé du poids de ses bijoux, et le cœur gros de larmes et de soupirs. Une demi-heure après cette opération, mon canot revenu de terre, était rehissé à bord, et ma goëlette la Casilda, appareillée sous toutes voiles avec bonne brise et belle mer. Jamais je n'ai été, Dieu me pardonne mon bonheur, aussi heureux, aussi satisfait de moi, que dans ce moment. Je ne pesais pas une once, je crois, tant je me sentais léger d'esprit et content de moi-même et du sort.
«La fortune est aussi tenace que le guignon. Une fois qu'elle a laissé tomber ses grappins d'or à votre bord, pas moyen de se décrocher de ses faveurs, même quand on voudrait la larguer en grand, et pousser au large d'elle. Je piquai en quittant le rivage heureux de Matanzas, sur Porto-Cabello où j'avais donné rendez-vous à ma prise le Ne Tange, et où, par parenthèse, il était dans l'ordre des choses fort possibles, que je ne trouvasse pas ma riche capture. Mais le destin qui avait veillé sur moi, avait aussi veillé sur elle. Je la rencontrai intacte, cette chère prise, et prête à mon arrivée à être vendue à des arabes indépendans qui ne demandèrent pas mieux que de me compter sept ou huit mille pistoles pour jouir en tout bien tout honneur de sa grasse possession. Ce petit bénéfice réalisé si lestement dans un pays où les pertes seules se réalisent facilement, je gagnai toujours avec ma goëlette, et sans perdre de temps, l'île de la Marguerite qu'avait dû rallier, depuis deux ou trois semaines, mon corsaire. Je retrouvai dans cette dernière relâche mon brick la Hermosa Padilla, comme peu de temps auparavant j'avais retrouvé à Porto-Cabello ma prise le Ne Tange. Ce n'était pas à demi, vous le voyez, que le bonheur m'avait souri, et comme, selon mes principes, c'est lorsqu'on est heureux qu'il est bon d'être juste et bien d'être généreux, dès que j'eus repris mon corsaire et qu'il me fut possible de me le remettre sous les pieds, je pensai à restituer à l'ancien capitaine de la Casilda que j'avais dépossédé à la mer, la pauvre petite goëlette dont je m'étais servi avec tant de succès dans mon expédition de Matanzas. Je lui avais aussi promis, mais vaguement, en lui empruntant sa barque, et en lui faisant manquer son voyage, de l'indemniser un jour du préjudice que je pourrais lui occasionner. Cet engagement pris tout bénévolement en pleine mer, le vent aurait bien pu l'enlever sans que le malheureux patron eût osé s'exposer au danger de le rappeler à ma mémoire dans le cas où il m'aurait plu de l'oublier. Ma conscience m'inspira mieux: je lâchai au capitaine de la Casilda quelques bonnes centaines de piastres de dommages-intérêts, et le brave homme, enchanté de ma générosité, me combla, en retournant dans son pays, de remercîmens et de bénédictions. Un capitaine-pirate béni comme un saint d'Andalousie par un pieux patron caboteur! Il ne nous faut pas désespérer, comme vous voyez, d'être un jour canonisés par la piété des fidèles que nous aurons pillés dans notre vie.
«Me voici arrivé, mes braves, à la partie sinon la plus importante du moins la plus délicate de mon rapport. Un autre aurait la faiblesse de vous cacher, peut-être, ce que j'aurai la franchise de vous avouer. Ce fut à la Marguerite que, pour apaiser les scrupules de Padilla de Vasconcellos, ma tendre amante, je consentis à serrer avec elle et par les mains d'un prêtre d'occasion, les liens respectables d'une union indissoluble. Mais ne vous effrayez pas d'avance, je vous prie, des conséquences de ce que vous pourriez prendre de ma part pour une folie: les frais de la cérémonie nuptiale ne furent pas prélevés sur les fonds que j'avais ramassés à la mer. Les bijoux que j'avais eu la prévoyance d'enlever avec mon épouse, et qui pouvaient être regardés comme des accessoires attenant à la propriété conquise, firent largement face à cette dépense de fantaisie. Mon mariage, par conséquent, n'a rien coûté à la communauté de nos intérêts.
«Résumons maintenant authentiquement les faits principaux de ma mémorable campagne, car c'est toujours par des chiffres que se résument toutes les choses de la vie. J'ai gagné en tout, après les frais d'armement et la solde d'équipage payée et grassement encore:
1o. Soixante mille francs provenant de la vente du Ne Tange, ci… 60,000 fr.
2o. Cinquante mille du produit net de l'enlèvement et de la rançon de son excellence le gouverneur de Matanzas, ci… 50,000.
3o. Un coup de sabre au beau milieu de la mine, et que je ne porte ici en compte que pour mémoire ci… 0.
4o. Une femme que je crois aimer et qui a l'air de me rendre avec usure la monnaie de ma pièce—encore pour mémoire—total. 110,000.
«Et cela sans compter la valeur du brick la Hermosa Padilla. Mais je vous fais grâce de ce solde de compte auquel vous ne tenez probablement pas plus que moi. J'ai dit, et je souhaite que tout cela vous convienne autant qu'à votre très humble serviteur.—A votre tour la balle maintenant, et le chapelet de la conversation. J'ai fini.»