—Ecoute-moi, petite peste, je lui dis la première nuit: c'était un ancien mot d'amitié entre lui et moi. J'ai besoin d'avoir des idées; mais ça ne vient pas, et si tu en as de ton côté, il faut que tu me les dises franchement, attendu qu'à présent je suis capitaine, et que tout ce qu'on a à mon bord m'appartient de droit, d'après la loi. Donne-moi donc toutes les idées qui peuvent te venir de n'importe où, et j'aurai ensuite soin de toi, si ça me plaît.

—Mais de quelle sorte d'idées avez-vous donc besoin? me demanda-t-il aussitôt.

—Des premières venues et des premières tirées. Mais puisque tu en es à avoir le front de me demander de quelle sorte d'idées j'ai affaire, je te demanderai d'abord ce que tu ferais, si, une supposition, tu étais à ma place, et si, une autre supposition, j'étais à la tienne?

«Le petit gueusard me répondit pour lors, vous allez voir. Faites attention que c'est un enfant qui s'exprime.

—Ma foi, mon cousin, si j'étais que de vous…

«Je l'arrêtai à ces mots, pour lui dire: Appelle-moi mon capitaine à l'avenir, et tant que ça durera. Tu n'ignores pas, sans doute, qu'où le capitaine vient le cousin s'en va… Mais continue comme si de rien n'était. Tu me disais donc quand je t'ai interrompu: Si j'étais que de vous, mon capitaine…

—C'est vrai, reprit Palanquin, je n'y faisais pas attention. Mais c'est que, voyez-vous bien, capitaine Bastringue, là haut actuellement ils ne vous appellent plus, eux autres, que capitaine Tafia, et je ne voulais pas, moi…

—C'est égal; ceci n'est pas une raison; j'aime mieux m'appeler capitaine Tafia, que capitaine pas du tout, ou que mon cousin. Ce nom là n'est pas matelot, et l'expression ne serait pas assez honnête… Mais voyons donc un peu franchement ce que tu ferais à ma place?

«Le jeune patient, qui comprenait déjà la conséquence du service, me tint alors les propos suivans:

—A votre place, mon capitaine, puisque capitaine il y a, je me dirais: Voilà trois mois que le corsaire se bat les flancs à la mer, sans trouver de prises à renifler: il faut changer la barre de bord. J'ai entendu conter qu'il y avait des navires comme nous, qui, avec un plein chargement de poudre à friser et de prunes à faire avaler, s'en allaient bordailler sur la côte d'Afrique, pour soulager les négriers de leur cargaison, et pour aller ensuite vendre à la Havane ou à Porto-Rico, de bons nègres qui ne leur avaient coûté qu'à prendre[29]. Cette nouvelle façon de faire la traite en mer, est d'autant plus belle, qu'on trouve sa traite toute faite à bord des marchands d'esclaves, et que par conséquent on n'a pas le désagrément de payer son chargement trop cher, et d'être volé sur le prix de la marchandise.