«A cette parole, je coupai net par le bout la conversation du petit bonhomme, et je lui dis:
—Attends, attends un peu, Palanquin, ne va pas plus de l'avant. C'est une idée que tu viens d'avoir là. Tiens bon dessus pendant que tu la tiens, et ne va pas la laisser filer en grand… Quelle route faut-il faire d'où nous sommes pour l'instant, pour se déhaler sur la côte d'Afrique directement, là où ce que tu crois qu'il y a des négriers tout plein de nègres? Sais-tu ça, toi?
—Mais, capitaine, pour aller tout droit d'ici à la côte de Guinée, il me semble qu'il faut tropiquer d'abord.
—Eh bien, nous tropiquerons s'il le faut. Mais connaîtrais-tu toi, à bord, quelqu'un de solide pour nous faire tropiquer?[30]
—Eh dam, il y a l'ancien lieutenant qui est resté avec nous, qui ne demanderait peut-être pas mieux que de vous dire ce que vous voulez savoir et ce que je ne sais pas. C'est un savant d'ailleurs, puisque c'était lui qui donnait la route à l'officier de quart, du temps de l'autre, de l'ancien capitaine, vous savez bien. Faut-il aller vous le chercher? oui, n'est-ce pas? bon, j'y vais… Oh ne craignez pas de me montrer que vous ne savez rien, capitaine. Vous avez la force pour vous, et la force, tant que ça dure, fait passer par dessus la bêt…
«Le petit mal-appris, en disant la moitié de cette dernière parole, fit bien de sauter vite sur le pont; car sans cela c'était une bonne calotte qui allait lui arriver sur le dormant du cou, pour lui apprendre à respecter un peu mieux la politesse… Il n'en alla pas moins me chercher l'ancien lieutenant, dont, pour le moment, il s'était imaginé que je pouvais avoir besoin.
«Comme de fait, l'individu était un savant. Il avait la tête calée et garnie jusque par dessus le toupet, de mathématiques et d'autres talens de société. Je m'entendis en conséquence avec lui, pour nous mener à la susdite côte d'Afrique, en le nommant d'abord second du navire, pour sa peine à venir, et son esprit de l'instant. Après quoi il m'expliqua comme, d'abord, il fallait passer le tropique, pour aller chercher en dehors les vents variables, et puis repasser encore le susdénommé Tropique, puis piquer par après sur la côte de Guinée, en venant reprendre les vents alisés: ceci s'appelle comme vous ne l'ignorez sans doute pas, tropiquer et retropiquer. Si bien qu'en écoutant parler si joliment mon savant, je m'endormis plus tranquille dans ma cabane, et que la barque alla ensuite comme elle put pendant que je tapai de l'œil pour me ragaillardir le tempérament. Il n'y a pas mieux que les savans, je ne sais pas si vous le savez, pour vous endormir un homme raide comme un trépassé.—Ouf! mes amis; v'là, je crois, que je commence à ravoir soif!»
Et en effet, parvenu non sans quelques efforts de mémoire et quelques laborieuses recherches d'élocution, à ce point assez important de son rapport de mer, maître Bastringue sollicita de l'auditoire la permission de se rafraîchir en même temps les idées et le gosier. La séance fut donc un instant suspendue, et l'orateur, après avoir reçu, sans trop paraître en tenir compte, mes félicitations et celles de ses deux collègues, s'informa s'il ne serait pas possible de lui procurer un petit verre de la moindre chose venue. Salvage, qui depuis long-temps avait prévu la demande de son ami, se hasarda à lui faire pressentir le danger qu'il y aurait pour lui à boire autre chose qu'une infusion de thé. Mais Bastringue, très peu disposé à écouter la prescription hygiénique que lui rappelait le capitaine, sauta sur une carafe de rhum, qu'il avait flairée en arrivant, dans le fond d'une des armoires de l'appartement. Puis, l'improvisateur, après avoir puisé un nouveau degré d'énergie dans cette lampée de spiritueux, alluma sa pipe à la bougie qu'on venait d'apporter auprès de lui; et moitié fumant moitié crachant, il reprit ainsi le fil tant soit peu sinueux de la narration qu'il poursuivait déjà depuis près d'une heure.
«Pendant quatre ou cinq bonnes et embêtantes semaines, je naviguai ou on navigua pour moi, afin de mordre dans les parages les plus usagément hantés par les négriers qui fréquentent les côtes suspectes. N'ayant rien à faire de mon corps à bord du navire, je me mis à penser tout seul intérieurement en moi-même, et je me dis pour mes raisons: Tout ce que t'a signalé la sorcière de la Pointe-à-Pitre, n'en a pas moins été jusqu'ici la pure et exacte vérité. Elle t'avait crié à l'oreille: A Saint-Thomas, à Saint-Thomas, et tu t'embarqueras là pour rien et pour quelque chose. Et comme de juste, tu t'es embarqué là pour rien, et même plus que pour rien, puisque tu y as trouvé moyen d'enlever un navire à son capitaine légitime, et de devenir capitaine toi-même, en son lieu et place. Jusqu'à cette heure la vieille sorcière t'a donc annoncé la véritable vérité. Mais elle t'a dit aussi pour rien et pour quelque chose: Le Gratis est venu à l'appel; c'est donc le quelque chose qui te manque encore pour qu'elle t'ait dit vrai jusqu'au bout. Qu'est-ce que ce sera que ce quelque chose, si toutefois il n'est pas faux, que la gueunuche t'ait dit et prédit tout ce qui devait t'arriver d'exact!
«Oh que dans ce moment là, mes amis, j'aurais bien donné quelque chose de bon, pour attraper quelque chose de meilleur! C'est égal, vous allez voir ce qui m'arriva, et ce qui ne pouvait faire autrement que de m'arriver juste comme de l'or.