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[18] Le temps maniable est le temps qui permet de manier le navire. C'est encore le principe actif pris pour le passif, car lorsque le temps est favorable, ce n'est pas lui qu'on manie, mais bien lui, au contraire, qui laisse aux marins la facilité de manier à volonté leur bâtiment. L'habitude de lutter contre tous les élémens, pour parvenir à en triompher, a dû porter assez généralement les marins, à regarder comme des choses passives, les causes naturelles et très agissantes quelquefois, qu'ils cherchent à soumettre à la puissance de leurs efforts.
Presque toujours, du reste, le langage fait et parlé par les marins, porte l'empreinte de cette idée de domination avec laquelle la continuité de la lutte qu'ils livrent aux élémens, tend de bonne heure à les familiariser. Ils disent, par exemple, beaucoup plus par habitude que par orgueil, qu'ils chicanent le vent ou qu'ils font tête à la lame, lorsque c'est le plus souvent le vent qui les chicane en les contrariant, ou la lame qui les emporte sans qu'ils aient pu réussir à lui faire tête. Mais tout en faisant remarquer chez eux cette propension naturelle à l'hyperbole, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans ces sortes d'expressions exagérées, une certaine élévation de langage qui doit plaire surtout à tous ceux qui savent combien cette énergie de termes techniques s'allie intimement à l'énergie des idées ordinaires aux hommes de mer.
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[19] Patiner un navire, est une expression fort peu élégante, mais très significative. On la remplacerait difficilement par quelque chose qui la valût. On dit d'un bon et fin manœuvrier: c'est un homme qui patinerait sa frégate ou son navire dans un verre d'eau. L'hyperbole est poussée plus loin quelquefois dans la phraséologie des marins, mais presque toujours elle y est riche d'énergie et de laconisme. Précision et force, c'est le double caractère de leur idiôme: l'incorrection même en constitue quelquefois la richesse et le luxe.
J'ai indiqué du reste, en caractères italiques, les mots qui m'ont semblé appartenir beaucoup plus au dictionnaire usuel du bord, qu'au vocabulaire français.
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[20] Le tigre des mers, pour désigner le requin, est, selon moi, une belle métonimie que les matelots ont trouvée sans avoir eu besoin, je le parierais bien, de recourir à la science des faiseurs de fleurs de rhétorique.
Tout ce passage, et les détails qu'il renferme, sont historiques. Je les ai puisés dans le souvenir d'une aventure de mer que m'a racontée, il y a plusieurs années, un de mes amis qui n'est plus, et dont je tairai le nom par égard pour sa mémoire.
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