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[29] Cette manière de faire la traite, que le mousse Palanquin indiquait à son cousin Bastringue, comme un moyen fort économique et fort simple de se procurer des noirs, n'avait pas pour elle le mérite de la nouveauté. Dans plusieurs colonies étrangères, on a vu assez souvent des spéculateurs ingénieux, armer en guerre des navires, qui au lieu d'aller, sur la côte de Guinée, échanger honnêtement une coûteuse cargaison contre des esclaves, se contentaient d'attendre au large, pour les piller, les négriers qui venaient d'acheter péniblement et dangereusement leur traite. Une artillerie respectable, un fort équipage et une cale spacieuse à remplir, suffisaient à ces écumeurs de nègres traités, pour assurer le succès de leur croisière dans le golfe de Guinée, ou sur les attérages de Boni, du vieux-Calebar ou du Cap-Coast. Les premières captures faites par ces pirates, donnèrent l'éveil aux armateurs des vrais négriers, qui n'osèrent plus expédier en Afrique, que des navires assez bien armés et équipés, pour prêter côté à l'occasion, aux détrousseurs qu'ils étaient exposés à rencontrer cherchant fortune sur lest et au bout de leurs canons. Et chose que l'on croirait à peine si l'on ne savait pas combien l'avidité du gain est propre à exciter l'intelligence humaine, c'est que presque toujours ces voleurs d'esclaves réussissaient à dénicher plus adroitement les négriers qu'ils se proposaient de piller, que ne pouvaient le faire les croiseurs que les différens gouvernemens expédiaient dans les mers intertropicales, pour la répression de la traite.

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[30] Les vents soufflant presque toujours de l'Est à l'Ouest, dans les régions intertropicales, rien n'est plus facile aux navires venant d'Europe, que de se rendre aux colonies occidentales, une fois qu'ils ont passé le tropique et quitté les vents généraux, pour prendre en poupe les vents alisés qui les poussent constamment dans la direction qu'ils ont à parcourir.

Mais, par cela même que l'on a régulièrement vent arrière dans la zône torride pour se rendre de l'Est à l'Ouest, on aurait vent debout pour revenir de l'Ouest à l'Est, c'est-à-dire des colonies en Europe, si l'on s'obstinait à vouloir reprendre, pour effectuer son retour, la route que l'on a déjà faite pour arriver à sa destination. Il faudrait, en un mot, dans ce dernier cas, louvoyer contre la direction de la brise que l'on a eu toujours en poupe pour venir aux colonies. C'est ainsi que l'on voit à peu près, dans nos rivières, les bateaux qui sont descendus avec le courant, être obligés de refouler ce même courant, lorsqu'ils remontent vers leur premier point de départ. Le courant des vents dans les régions tropicales n'est pas à proprement parler, autre chose qu'un grand courant atmosphérique qu'il faut remonter après s'être laissé aller à la douce continuité de sa pente et de son allure naturelles.

Mais, pour parvenir à vaincre, ou du moins à éluder les difficultés que présenterait cette longue remonte contre la ligne des vents alisés, les navigateurs ont pris, depuis long-temps, un biais qui leur épargne une lutte qui leur deviendrait aussi longue que pénible. Les navires qui partent des colonies pour se rendre en Europe, au lieu de s'obstiner à louvoyer contre la direction continuelle des vents alisés, profitent de ces vents pour repasser le tropique, en s'élevant par le plus court chemin vers le Nord, pour trouver le plutôt possible en dehors du tropique, les vents variables dont ils profitent ensuite pour faire route de l'Occident, vers l'Orient.

Tropiquer, c'est passer le tropique pour se rendre d'Europe dans les Indes occidentales.

Retropiquer, c'est repasser le tropique pour revenir des Indes occidentales en Europe, ou tout au moins dans l'Est du monde.

Ainsi, les bâtimens qui partent des Antilles, pour regagner la côte d'Afrique, par exemple, sont forcés de courir nord, en coupant perpendiculairement le tropique pour aller chercher les vents généraux, afin de longer ensuite, avec le secours de ces vents, les régions tropicales dans lesquelles règnent les brises alisées qui leur seraient constamment contraires, s'ils s'obstinaient à vouloir remonter des Antilles à la côte d'Afrique, sans quitter la zône torride. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent parvenus, en naviguant dans la zône tempérée, à atteindre la longitude de la côte d'Afrique, qu'ils coupent une seconde fois le tropique pour rentrer dans la zône torride, et approcher en côtoyant les parages orientaux, qu'ils veulent toucher. Vous avez vu quelquefois les passans, lorsqu'une averse est venue gonfler subitement les eaux d'une rue, chercher l'endroit le plus guéable du ruisseau qu'ils veulent sauter, et ensuite traverser plus loin ce même ruisseau, pour atteindre le point de la rue où ils n'auraient pu se rendre sans faire de détour. Eh bien! les bâtimens qui partent des Antilles pour aller vers l'Orient, ne font pas autre chose. Les vents alisés, c'est l'obstacle à éviter: le ruisseau, c'est le tropique à traverser deux fois. Les petits exemples, pris dans l'ordre des choses les plus vulgaires, peuvent servir quelquefois à rendre intelligibles tous les grands problêmes, en apparence, les plus difficiles à expliquer.

Naguère, encore dans l'enfance de la navigation, d'où nous ne faisons que de sortir, les marins d'Europe, revenant des colonies, louvoyaient pendant trois ou quatre mois contre les vents alisés, pour faire, dans ce long espace de temps, la route qu'en venant aux îles, ils avaient parcourue en quinze ou vingt jours.