—A la bonne heure! car c'est comme ça qu'il faut s'y prendre, si l'on veut en avoir un peu de vérité. Et encore!…
Aujourd'hui, le peu de superstition qui reste aux matelots n'a plus recours, pour communiquer avec le destin, à l'intermédiaire honteux des négresses nécromanciennes; et lorsqu'ils ont la protection du ciel à invoquer au milieu de leur vie de dangers, c'est au ciel qu'ils s'adressent directement pour appeler dans la ferveur d'un ex-voto, l'assistance d'une divinité secourable, qu'une foi sincère leur a appris à reconnaître et à adorer. Mais en cessant de rendre ces oracles, que les marins eux-mêmes sollicitaient d'elle autrefois, les sorcières nègres n'ont pas encore renoncé à exercer sur les destinées des Européens l'influence mystérieuse qu'elles s'attribuent toujours le pouvoir de diriger ou de changer à leur gré. Leur règne a pu passer, en un mot, mais l'orgueil du pouvoir leur est resté; et c'est là peut-être la prétention qu'il est le plus difficile, et peut-être aussi le moins utile de détrôner. Au Brésil, par exemple, vous rencontrez des femmes de couleur, qui vous disent, avec la naïveté de la plus intime conviction, qu'elles n'ont pas le secret de deviner l'avenir, mais qu'elles ont le don de jeter un sort ou un charme sur les amans qu'elles veulent s'attacher invariablement. Or, savez-vous en quoi consiste cet art merveilleux auquel bien certainement nos beautés européennes n'ajouteront qu'une foi très médiocre? On cueille un brin d'herbe dans certain jour de croissance ou de décroissance de la lune, on cache ce précieux simple érotique dans les effets ou le linge de l'objet aimé, de manière à ce qu'il ne puisse pas être aperçu de l'heureux ou malheureux objet qu'il s'agit de rendre constant, et tant que la volonté de l'enchanteresse persiste, la victime fortunée de l'enchantement, n'a ni le pouvoir, ni même le désir de devenir infidèle à l'auteur du sort qui lui a été jeté. C'est enfin un moyen infaillible, que les syrènes du Brésil ont trouvé, de couper les ailes à un amour volage que l'Europe leur avait fait connaître, si peu de temps après avoir découvert le Nouveau-Monde. Nos beautés, qui ont si orgueilleusement négligé l'emploi de ces philtres que leur recommandent partout si expressément Tibulle et Ovide, n'auraient certainement pas deviné le procédé des Brésiliennes.
Dire la foi que les belles de Bahia et de Rio ajoutent à l'efficacité de leurs tendres maléfices ne serait pas chose fort facile; et si l'on jugeait de la confiance qu'elles peuvent avoir dans l'effet de leurs sortiléges, par la ruse qu'elles ont employée quelquefois pour en assurer l'apparente infaillibilité, on serait assez tenté de suspecter autant la sincérité de leur conviction, que l'efficacité réelle du moyen dont elles se servent pour assurer leur triomphe.
Une jeune fille de Sergippe, dont un capitaine portugais était parvenu à se faire aimer, sans avoir recours à d'autre charme qu'à celui de l'amabilité qu'il possédait, voulut rendre impossible le départ de son amant, en jetant dans sa malle une petite parcelle d'une plante à laquelle elle attribuait la vertu singulière d'enchaîner à ses côtés le marin dont elle avait partagé la passion. Le moment du départ venu, le marin s'embarqua, étonné de voir la tranquillité avec laquelle sa maîtresse le laissait s'arracher de ses bras. Le navire largue les voiles qui vont l'emporter au loin, et la jeune fille se contente de répéter assise sur le rivage: il a beau faire, il ne partira pas! Le navire, cependant, est enlevé au large par la brise de terre, et, au souffle de cette brise fugitive, la jeune fille mêla encore ces mots: il croit être parti, mais il reviendra ce soir. Le soir arrive et enveloppe dans ses ombres, et la voile que la confiante amante a vue disparaître à l'horizon, et le rivage sur lequel elle n'a pas voulu dire le dernier adieu à son amant.
Trois, quatre, cinq jours, huit jours, se passèrent; le navire qui devait revenir le soir de son départ, ne revint pas. Je rencontre la jeune fille, et je lui demande si elle croit encore au sort qu'elle a jeté dans la malle du capitaine absent. Comment, me répond elle en me montrant un brin d'herbe desséchée, comment pourrais-je ne pas croire au sort que j'avais jeté sur lui, puisque moi-même, une minute avant son départ, je l'ai dégagé de son charme, en retirant de sa malle ce brin de sensitive que j'y avais placé?
Il faut convenir que, s'il m'avait été possible de douter de l'influence des sorts jetés par cette Médée créole, il ne pouvait plus m'être permis de révoquer en doute la bonne foi de ses explications.
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[27] Le brave Général-Sucre, dont plusieurs navires américains et colombiens ont porté le nom, fut, dans la guerre de l'indépendance des anciennes colonies espagnoles, un des plus glorieux et des plus nobles compagnons d'armes de Bolivar. C'est lui qui s'associa à l'expédition entreprise par le Libérateur, pour la conquête du Pérou.
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[28] Les matelots disent beaucoup plus souvent à bord de nous, qu'à notre bord, à bord de lui, qu'à son bord. C'est le prénom décomposé, substitué au prénom pour donner plus de force à l'idée qu'ils veulent exprimer; car on ne peut nier, que les mots à bord de nous, ne semblent exprimer une idée plus positive de possession ou de position, que les mots à notre bord. Là, c'est encore l'arrangement des mots qui contribue à ajouter de la force à la nature de la pensée. L'expression babord à lui, ou babord à nous, employée plus souvent que celle de par son côté de babord, ou par notre côté de tribord, rentre dans la même observation.