[25] Charroyer de la toile, c'est faire porter à un navire autant de voiles qu'il peut en livrer au vent, sans risquer de chavirer ou de sombrer sous l'effort de la brise.

PAGE 222, LIGNE 1.

[26] Les premiers noirs que les négriers européens arrachèrent à la côte d'Afrique, pour les transplanter sur le sol des Antilles, apportèrent avec eux, dans le sein de leur nouvelle patrie, non le culte de leurs idoles, car ils n'avaient pas de culte, mais cette superstition sauvage qui naît au cœur de la barbarie, et qui, pour se perpétuer, n'a besoin, ni de culte ni de croyance. La sorcellerie, cette sorte de religion des peuplades africaines, recouvra toute sa puissance dans nos colonies naissantes, où l'état d'esclavage des nègres devait contribuer encore à donner un nouveau degré d'abrutissement à leur crédulité et à leur ignorance. Toutes les habitations eurent bientôt leurs nègres-sorciers, et les chefs de plantations, devinant le parti qu'ils pourraient tirer pour eux-mêmes, de la soumission que les oracles du destin rencontreraient dans les noirs dont ils abusaient la simplicité, ne favorisèrent que trop la pratique des exorcismes et des évocations les plus propres à maintenir les ateliers dans la dépendance et l'aveuglement. La religion chrétienne, à laquelle on pensait convertir en masse les nègres de traite, en leur prodiguant le baptême sur le rivage des paroisses où ils débarquaient, ne put lutter que faiblement contre les idées superstitieuses avec lesquelles ces misérables étaient nés, et qui leur offraient cet attrait du merveilleux toujours si séduisant pour les peuples malheureux et sauvages; et pendant qu'aux yeux surpris de leurs tristes ouailles, les ministres de l'évangile étalaient les pompes de l'église romaine, leurs néophytes allaient chercher la nuit, dans les antres ou les repaires de quelques vieilles négresses, devenues leurs sybilles, la seule révélation à laquelle ils voulussent croire. La magie, qui de tous temps fut la ressource des faibles contre les forts, fut aussi, chez tous les hommes, le moyen dont se servent les forts pour assujettir les faibles. Chaque habitant, ayant à sa discrétion le nègre sorcier dont il dirigeait les inspirations, trouva trop commode de faire parler la fatalité par la bouche du devin, qui recevait ses ordres, pour renoncer, en faveur des austères intérêts de la foi, au moyen de domination qu'il rencontrait dans la crédulité de ses esclaves; et aujourd'hui même que les maîtres n'ont plus besoin de recourir indirectement aux ressources cabalistiques de la sorcellerie, pour obtenir de leurs noirs l'obéissance qu'ils peuvent invoquer au nom de la loi, il existe encore sur la plupart des habitations, des nègres médecins qui passent pour guérir les morsures de serpent avec le secours seul d'un art surnaturel. C'est ainsi, par exemple, que dans plusieurs ateliers, on trouve ou un nègre sorcier qui se flatte de guérir par des paroles, en prononçant certains mots consacrés, ou un nègre chirurgien qui guérit avec des herbes, en appliquant sur la blessure du malade, certaines plantes auxquelles il prétend communiquer une propriété curative dont il a seul deviné le secret. Ce charlatanisme, qui ne peut plus abuser que ceux qui en sont quelquefois la victime, est la dernière trace que la superstition d'un autre temps ait laissée dans les mœurs nègres de nos colonies, et la dernière concession peut-être que les maîtres d'habitation aient pu faire à cette honteuse superstition, qu'ils se bornent à tolérer, et qu'ils rougiraient aujourd'hui d'exploiter au profit même de leur autorité.

Mais par combien de maux les colonies n'ont-elles pas expié le tort d'avoir trop long-temps favorisé le déplorable engouement de leurs esclaves, pour les pratiques de la sorcellerie! Quelle page cruelle les anciens habitans auraient épargnée à la sombre histoire de l'humanité, s'ils avaient pu prévoir, qu'un jour, la caste des nègres-sorciers donnerait naissance à l'infernale caste des nègres empoisonneurs, et qu'après s'être contentée de faire des dupes pendant deux siècles d'avilissement moral, l'antique sorcellerie des Antilles se contenterait à peine, plus tard, d'immoler des milliers de victimes sur les autels sanglans de la superstition!

Avant que la civilisation, qui commence à peine à poindre en France, n'eût pénétré à bord de nos navires, les matelots de nos équipages encore trop puissamment dominés par les idées que leur isolement tendait à entretenir, abordaient rarement les rivages de nos colonies, sans aller interroger les devineresses du pays, sur l'avenir que la Providence réservait à leurs projets ou à leurs espérances. Plus la sybille était noire, laide ou contrefaite, et plus ses prédictions devenaient irrévocables aux yeux de ses crédules cliens; et c'était déjà trop pour eux, qu'elle parût tenir par quelque chose d'ordinaire à cette humanité avec laquelle elle ne devait avoir rien de commun, pour faire croire à l'infaillibilité de ses oracles. Les prêtresses de Delphes ou de Delos, remplies du Dieu qui les inspirait, ne demandaient leur prophétique délire qu'au ciel dont elles étaient les redoutables organes: plus terrestres dans leurs saintes évocations, les pythonisses des Antilles se bornaient à puiser leur extase dans l'humble tafia, dont les fidèles avaient soin de les abreuver, pour faire bouillonner dans leur sein, la divinité qui devait s'exprimer par leur bouche. C'était, au reste, lorsque la prophétesse n'était plus à elle, qu'elle pouvait seulement être toute entière au démon qui la possédait. Je me rappelle encore la vulgaire ingénuité avec laquelle un jeune matelot Bas-Breton, rendait compte à l'un de ses camarades, de la réponse que lui avait faite une diseuse d'avenir, qu'il avait eu la bonhomie d'aller consulter à la Martinique, sur son prochain voyage en France.

—Elle m'a prédit trois choses, dit d'abord le jeune homme.

—Quelles trois choses? lui demanda son ami.

—Courte traversée, grosse mer et bonne arrivée.

—Comment était-elle, la vieille négresse, quand elle t'a réglé ta bonne aventure?

—Saoule comme le tambour du diable! c'est moi qui lui avais payé son plein de liqueur, pour qu'elle fût perdue de boisson avant de me prononcer son jugement définitif…