—Ah! que la Providence en laquelle je crois maintenant, soit donc encore une fois bénie…; je n'espérais pas tant de son inépuisable bonté!…
«L'aimable fille me raconta comment, pour aller faire de temps à autre au Cap, où elle était née, les affaires mystérieuses du supérieur qui l'avait subornée, elle était obligée de reprendre dans cette ville, les habits de son sexe, et comment aussi en rentrant au couvent, elle était forcée de se vêtir en homme, pour tromper la défiance des frères au milieu desquels elle vivait près de son indigne séducteur. Poussée par la curiosité à se rendre avec la foule dans l'église du Cap, le jour où l'on y célébrait mes obsèques, elle avait pris pitié de moi, et au moment où l'Évêque métropolitain me demandait au nom du roi où je désirais être enterré, elle m'avait soufflé à l'oreille le mot qui seul pouvait m'épargner un enterrement réel. Cette révélation expliquait mon histoire et la sienne, et le motif qui ensuite avait engagé l'intéressante mulâtresse à s'attacher plutôt à moi qu'elle avait sauvé, qu'au vieillard infâme qui l'avait trompée. Je jurai reconnaissance éternelle à la petite et sensible Martina, et elle me promit de toujours m'aimer comme le premier jour où j'avais eu le bonheur de lui plaire et d'être sauvé par elle.
«Ce n'était-là, jusqu'à ce moment, qu'une affaire de sentiment entre la petite et moi. Mais l'affaire principale, à bord de notre sloop, était de nous rendre quelque part où notre argent et nous-mêmes pussions être en sûreté. Seul pour manœuvrer la barque qui nous portait tous deux au gré de la brise et de la lame, notre position n'était pas tellement belle encore qu'elle ne dût nous inspirer quelque inquiétude pour l'avenir qui s'ouvrait devant nous sur les mers qui nous restaient à franchir… Un jour, deux jours se passèrent sans que nous pussions faire autre chose que de laisser le vent pousser, et la lame ballotter notre barque comme il leur plaisait. Je tenais la barre du gouvernail aussi long-temps qu'il m'était possible de la tenir, et Martina avait soin de m'apporter à l'heure des repas le peu de farine de manioc, que les nègres avaient laissé à bord et qu'elle partageait avec une parcimonie de femme de ménage entre elle et moi. Les ondées de pluie que nous recevions dans la nuit abreuvaient et raffraîchissaient nos poumons desséchés par la chaleur excessive du jour. Cette vie commençait à devenir assez passablement triste, et les idées que nous nous formions plus tristes encore que la vie que nous menions. Une rencontre, qui, selon toutes les apparences, devait nous être fatale, nous sauva, contre toute espèce de probabilité, de la famine que nous avions à redouter, et du sort funeste qui, pour nous, aurait fini par succéder à la famine.
«Un soir, qu'accablé de fatigue et de mélancolie, je m'étais endormi près de la barre du gouvernail, que je n'avais pas quittée de toute la journée, je me trouvai réveillé en sursaut au bout de trois ou quatre heures de sommeil par une voix de stentor qui nous criait:
—Oh! de la barque! Il y a-t-il un chien ou un chat à bord?
—Holà! répondis-je aussitôt tout bouleversé et sans avoir vu d'où pouvait m'être venu la détonation de cette voix terrible.
—Eh bien, si tu es chien, aboie, et si tu es chat, miaule, bougre d'imbécile! voilà une heure qu'on te hèle, et que tu ne réponds rien!
«C'était encore la même voix creuse et sinistre qui me hurlait ces mots, et qui m'adressait cette verte semonce.
«Rendu tout-à-fait, par la peur, et par une sorte d'ébranlement nerveux, à l'usage de mes sens qu'avait engourdis un long et lourd sommeil, j'examinai alors ce qui avait pu se passer autour de moi pendant la durée de ma sieste. Une goëlette d'une soixantaine de tonneaux se trouvait presque le long de mon bord: la voix de taureau, qui m'avait réveillé, sortait de l'arrière de cette goëlette: une embarcation venait d'être mise à l'eau d'à bord de mon voisin, pour venir accoster mon sloop… Ces faits principaux reconnus, j'attendis l'événement.
«J'appris bientôt, en recevant aussi bien que je le pus la visite de l'officier qui conduisait cette embarcation, que j'avais affaire au capitaine de la goëlette lui-même, et que cette goëlette était un forban qui cherchait fortune entre Porto-Rico et St.-Domingue. Avec des confrères, il est facile de s'entendre. En peu de mots, je racontai naïvement au capitaine, tout ce qu'il m'était utile de lui apprendre de mon histoire pour l'intéresser à mon sort, en lui cachant, bien entendu, les détails relatifs à l'argent que j'avais enlevé et dont j'étais en possession. Moi, je ne comprends pas autrement la franchise et la sincérité dont se piquent certaines gens. L'air de vérité et l'empreinte d'originalité que portait mon récit, parurent faire plaisir au forban. Tu es un bon sournois, me dit-il, et tu n'as pas grand'chose, heureusement pour toi, et malheureusement pour nous. Ton intention est d'aller à St.-Thomas, et il ne te manque pour cela qu'un équipage: attends, je vais te rendre service en me faisant moi-même plaisir… J'ai à mon bord cinq à six carognes qui ont perdu la vue, ou peu s'en faut, en dormant au serein… cela fera ton affaire et la mienne. Tu mettras en faction un de ces doubles-borgnes sur chacune des manœuvres de ton bachot, qui n'est pas lourd à patiner, et tu n'auras plus qu'à commander pour manier ta barque comme une corvette d'évolution… L'écumeur de mer, notre confrère, était Français; il paraissait aimer les braves gens et la plaisanterie. J'acceptai sa proposition et ses six aveugles: il eut la générosité de me donner en outre, un baril de biscuit avarié et un bidon d'eau pourrie pour les nourrir et moi aussi, puis, ma foi, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, lui en me souhaitant bon voyage, et moi en l'envoyant aux cinq cents diables où il n'aura pas probablement manqué d'aller tôt ou tard.