Salvage. Voyons, monsieur, parlez. Vous savez de quoi il s'agit entre nous: veuillez bien nous donner sincèrement votre avis.

Fort embarrassé, et un peu effrayé de la responsabilité juridique que le choix des deux compétiteurs venait de faire tomber sur moi, je cherchai, en me rejetant sur mon défaut d'expérience dans une matière aussi étrangère à mes connaissances, à me délivrer du fardeau de la pénible mission qui venait de m'être dévolue… Mais l'obstination des plaideurs finit par triompher si irrésistiblement de la résistance et de la délicatesse de mes scrupules, qu'il ne me resta plus bientôt d'autre parti à prendre que de recueillir un instant toutes mes idées pour prononcer mon jugement arbitral.

«Je voudrais, dis-je d'abord à mes respectables cliens, pouvoir, en quelques mots convenables, formuler nettement mon sentiment, sans risquer de blesser vos justes susceptibilités. Mais la tâche que votre complaisance vient de m'imposer, est difficile. Cependant, pour répondre de mon mieux à votre confiance, je vous dirai, avec plus de franchise peut-être que de justesse, ce que je pense sur la manière dont chacun de vous est parvenu à réaliser ses projets, et sur le genre de mérite qu'il a, selon moi, déployé dans l'exécution de ses desseins.

—Allons, dites donc vite ce que vous avez à nous dire, me hurla maître Bastringue, fatigué des circonlocutions auxquelles je me livrais pour arriver le plus doucement possible à la conclusion de mon affaire, et pour préparer mon auditoire à accueillir avec calme la reddition de mon jugement.

«M'y voici, répondis-je sans trop prendre garde à l'interpellation tant soit peu brutale de l'ex-commandant du Général-Sucre.

«Le capitaine Salvage me paraît avoir été le plus audacieux dans le projet le mieux conçu à mon avis; M. Bastringue le plus heureux et le moins prévoyant, et M. José le plus malheureux et le plus habile.

—C'est donc à frère José, conséquemment, que vous donnez le pompon? me demanda aussitôt Bastringue; car qui dit le plus habile, malgré le guignon, dit le plus méritant, d'après la raison?

—Et pourquoi cela? reprit Salvage en fronçant le sourcil. Laissez donc monsieur achever; car on n'émet pas une opinion semblable, sans avoir pesé mûrement les motifs sur lesquels on a cru pouvoir fonder son jugement.

—Pourquoi cela? répliqua Bastringue. Qui dit le plus malheureux et le plus habile, ne dit-il pas tout ce qu'il y a à dire de plus fort à l'avantage d'un homme quelconque?

—Continuez, je vous en prie, ajouta Salvage en s'adressant à moi. Auquel de nous trois, enfin, croyez-vous que les deux parts de récompense doivent être adjugées, en votre âme et conscience? parlez sans crainte et sans hésitation. Personne ici ne sera en droit de vous en vouloir pour avoir exprimé franchement une opinion que nous avons tous les trois sollicitée de votre complaisance?