—Mes amis, mes braves amis, s'écria alors José, en s'efforçant avec moi de se jeter entre les deux adversaires furieux et déjà écumans de rage, un moment, je vous en prie; voulez-vous terminer par du sang une affaire qui ne devait que renouer nos liens de confraternité et cimenter de nouveau notre amitié?
—Votre amitié à vous, reprit Salvage en repoussant violemment José loin de lui, et en courant du même pas vers Bastringue, tiens, voilà le gage d'amitié que je veux laisser dans le cœur de ce misérable si digne d'avoir un compère de ta fabrique pour complice et pour associé.—A nous deux donc, grosse mateluche, si l'ivrognerie t'a laissé encore assez de cœur, pour que tu oses me suivre dans un chemin où les cailloux ne te feront pas de mal aux talons!…
Et en apostrophant ainsi son ancien camarade, Salvage entraînait avec lui, vers une des fenêtres de l'appartement, maître Bastringue qui nous répétait, avec l'accent du plus vif saisissement: Vous êtes témoins que c'est lui qui me cherche dispute et que je ne lui ai rien dit pour le fâcher contre moi!
La fenêtre contre laquelle étaient déjà rendus les deux champions fortement accrochés l'un à l'autre, donnait sur un petit jardin élevé en terrasse contre le derrière de la maison où nous nous trouvions réunis… Salvage, leste comme un lévrier et ardent comme un tigre, saute d'un seul bond du rebord de cette croisée dans le petit jardin, où il parvient à attirer à lui maître Bastringue épouvanté, qui ne cessait de répéter: Tu le vois bien, c'est toi qui me cherches querelle et qui le premier m'as traité de capon! Tu le veux, soit; mais je t'avertis que je ne ferai que me défendre… José et moi, mais moi surtout, nous nous précipitons sur les pas des deux tigres palpitans qui vont se déchirer les entrailles. Padilla accourant avec effroi à mes cris, nous suit désespérée, haletante et plus morte que vive… Tous trois, Padilla, José et moi, nous nous élançons dans le jardin et entre les deux combattans qui rugissaient déjà en se portant les coups les plus furieux. Il était trop tard. Des poignards avaient brillé dans leurs mains frémissantes: Bastringue, atteint le premier à la gorge, avait été tomber à trois ou quatre pas sur un tertre de gazon, inondé et suffoqué des flots de son sang… Salvage blessé au côté droit et se soutenant à peine, s'était évanoui dans les bras de Padilla, en cherchant autour de lui un appui pour se soutenir, un ami peut-être pour répondre à ses derniers regards, et pour recevoir son dernier souffle… Je volai vers lui, et Padilla roula à mes pieds couverte, fumante du sang de son malheureux époux, et entraînant avec elle le corps qu'elle avait reçu sur son sein glacé d'horreur… Bastringue affaibli, essouflé, essuyant sa blessure profonde sur le tertre où il s'était péniblement assis dans la position d'un homme ivre, murmurait avec peine ces mots entrecoupés… Je n'ai fait que me défendre… Il s'est jeté lui-même sur mon poignard… en voulant me massacrer… tout est fini… pour lui et pour moi… je lui pardonne ma mort et… Le malheureux se raidit, sa tête se pencha sur une de ses épaules… Il n'était plus.
Jamais cette scène de carnage ne sortira de ma pensée, et aujourd'hui, je ne puis me la rappeler sans me sentir le cœur oppressé du poids d'un aussi terrible souvenir. Il me semble encore voir, tant cet horrible événement est présent à mon imagination, la pâle figure de Salvage sur laquelle la mort n'avait pu effacer l'empreinte de la fureur, exprimer convulsivement la vengeance que le cœur du jeune marin avait exhalée avec son dernier soupir, et près de ce corps inanimé la tête échevelée de Padilla, couvrant la plaie saignante qu'avait laissée dans le flanc du capitaine, le large poignard de Bastringue.
Des voisins, des passans, des curieux attirés dans le jardin par les cris, par l'odeur du sang, peut-être, arrivèrent au milieu de nous, et entre nous et les deux cadavres qui étaient étendus à nos pieds. La foule nous questionnait avec surprise, avec avidité: je répondais avec égarement à toutes les questions que l'on m'adressait, sans comprendre ce que l'on me demandait. José, plus maître de lui, racontait à ceux qui l'interrogeaient, les circonstances effroyables de ce duel, dont les suites se trouvaient écrites en caractères si visibles et si affreux, aux yeux de tout ce monde dont nous étions entourés. Un homme, je m'en souviens, devant lequel la foule s'était ouverte pour lui laisser un passage, s'avança vers Padilla, et reconnaissant dans les traits de l'infortunée, l'épouse de Salvage, ordonna qu'elle fût transportée au palais du gouvernement. Cet homme, à la voix duquel plusieurs assistans s'étaient empressés d'obéir, prononça en s'arrachant à un aussi horrible spectacle, ces seuls mots: Malheureux parens! ils ne seront que trop bien vengés de leur indigne fille! J'appris bientôt, ou je crus du moins entendre dire autour de moi que c'était le gouverneur de St.-Thomas, lui-même, qui venait de parler ainsi, et je compris alors et seulement quel sentiment avait pu lui dicter ces paroles trop cruelles et peut-être trop vraies. Les corps des deux pirates furent enlevés pour être déposés sans doute dans le lieu que le gouverneur avait indiqué. Je cherchai frère José: c'était le seul être à qui je pusse parler au sein de cette multitude d'étrangers, de ses deux amis et de Padilla. José avait disparu, et ce ne fut que dans le milieu de la nuit que je parvins à le trouver chez l'hôtesse de Bastringue, s'occupant d'entrer en possession de l'héritage de son défunt collègue.
—Et à quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pénétrant tout essoufflé jusqu'à lui.
—Je pense, me répondit-il un peu étonné de ma question, à rentrer le plutôt possible dans mes droits.
—Et dans quels droits encore?
—Ceux que la mort de mes deux associés m'a donnés sur ce qui leur reste.