Le lendemain de cet événement, la police de Saint-Thomas faisait transporter, par mesure de salubrité publique, dans une des fosses du cimetière le plus éloigné de la ville, deux corps sous le poids desquels huit nègres de l'hôpital paraissaient fléchir en marchant péniblement côte à côte, aux rayons d'un soleil ardent, d'un soleil de fête. Les deux cercueils grossiers, qui renfermaient étroitement les cadavres, s'avançaient du même pas au milieu de la foule, de cette foule qu'attirent toujours les émanations du sang qui vient de couler ou du sang qui coule encore. Un vieux prêtre catholique attaché par zèle et par pauvreté, au service de l'hospice des marins, précédait ce double et sinistre convoi; personne ne suivait les morts dans cette multitude avide d'émotions, mais avare de sensibilité. La multitude, seulement, disait: Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de la petite Espagnole qui vient aussi de mourir; l'autre, le plus large et le plus court, celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite pour rire, à Porto-Rico. Ils se sont tués pour un mot, les imbéciles, après avoir si bien fait leurs affaires.—Ah! c'est qu'ils ont voulu, répondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle, épargner à maître hacheur (le bourreau du pays) l'office qu'ils pouvaient remplir eux-mêmes.

Bien long-temps, trop long-temps peut-être après la fin tragique de Salvage et de Bastringue, le hasard, ou plutôt une circonstance que je regarde comme providentielle, me fit tomber sous les yeux un article de la Gazette de Java, sur lequel mon attention se fixa avec une vivacité que je ne saurais m'expliquer autrement, qu'en rapportant aux desseins cachés du ciel la curiosité que m'inspira la lecture de cet article. Sans pouvoir d'abord me rendre compte des motifs de l'intérêt que pouvait réveiller si subitement en moi le récit d'un fait qui devait m'être complètement indifférent, je dévorai les premières lignes du journal javanais, en reportant involontairement mes souvenirs sur les événemens déjà bien vieux dont j'avais été appelé dans d'autres temps à devenir le témoin à Saint-Thomas. La Gazette de Java parlait de piraterie, et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infâme frère José qui leur avait survécu sans avoir encore rencontré la destinée que tant de fois je lui avais souhaitée, et que la justice du ciel ne lui avait que trop long-temps épargnée au gré de mes désirs. Je lus, la tête toute remplie de ces idées et de ces souvenirs, le rapport suivant, adressé en Hollande, par le commandant du brick de la marine batave, De Meermin. Il suffira à mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu'ils puissent se peindre l'étonnement et la joie dont je fus saisi à la nouvelle de l'événement inattendu qu'il retraçait avec les couleurs de la plus frappante vérité.

Batavia, 31 octobre 1834.

«Ministre,

«Permettez à votre serviteur de vous instruire des détails et des suites d'un engagement sérieux que j'ai eu dans les premiers jours du mois, avec une Florine (une flottille) de bintasses appartenant aux pirates qui parcourent encore de temps à autre les mers dont notre Roi bien aimé m'a confié la surveillance.

«Informé depuis plusieurs jours que le navire Maria-Philippina, capitaine Cramer, avait été pillé le 17 août de la présente année, par un pirate de Tiole, en se rendant de Macassar à Balie, je résolus d'aller croiser dans les parages où cet événement avait eu lieu. Quelques hommes de l'équipage du bâtiment européen avaient été lâchement massacrés après un combat acharné, et le désir de venger ces malheureux sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires armés, me fit accélérer mon départ, en me laissant concevoir l'espoir de me mesurer bientôt avec des misérables, dont l'impunité n'avait que trop long-temps encouragé l'audace.

«Favorisé, quelques heures après ma sortie, par une bonne brise de vent, je parvins en peu de temps à me rendre à la hauteur des côtes de Mangarai, et près d'une petite île inhabitée nommée Pangara Bawang, sous laquelle les écumeurs de mer, dont le pays est infecté, vont quelquefois faire de l'eau ou chercher un refuge. Les bâtimens croiseurs, qui jusqu'ici ont donné le plus vivement la chasse aux forbans de ces détroits dangereux, étaient assez généralement peints en noir à l'extérieur; et tout dans leur gréement bien tenu et leur voilure soigneusement établie, annonçait de loin à l'œil exercé des pirates, l'approche redoutable des navires de guerre qu'ils devaient le plus particulièrement éviter. Aussitôt qu'un croiseur paraissait sur ces mers, rien n'était plus facile aux pillards toujours intéressés à fuir son approche, que de le reconnaître au large et de le gagner de vitesse, avant qu'il ne pût accoster assez la terre pour être à même de s'emparer de leurs barques légères et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des forbans auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une sévère leçon, j'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M. à la manière de la plupart des navires du commerce, et de faire observer, dans la tenue de mon gréement et l'installation de mes voiles, une négligence qui pût leur faire supposer que mon bâtiment ne devait être qu'un gros brick marchand naviguant lourdement avec un faible équipage. Ce stratagème, que j'avais mes raisons pour employer dans la circonstance où j'allais me trouver, m'a réussi au-delà de toute espérance; et les événemens dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, prouveront à Votre Seigneurie que je n'avais pas trop bien présumé de la petite ruse au moyen de laquelle je m'étais flatté d'abuser les gens à qui je me proposai d'avoir affaire.

«Le 25 octobre, me trouvant en dedans d'une des pointes de l'île Pangara-Bawang, dont j'ai parlé plus haut, je naviguais sous toutes mes voiles du plus près pour doubler cette pointe. A mesure que la terre que je longeais nous permettait de découvrir la partie de la mer qu'elle nous avait cachée jusque là, la surveillance redoublait à notre bord; car selon mes prévisions, c'était dans les environs de cette île, que nous devions rencontrer les pirates les plus avides et les plus cruels de tout l'archipel que nous explorions. Les hommes placés en sentinelles, et cachés dans les parties les plus hautes de la mâture, ne tardèrent pas à me signaler l'événement que j'étais venu chercher et que j'attendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que nous allions doubler, mes vigies venaient d'apercevoir d'abord trois ou quatre petites bintasses sortant à la rame des groupes d'arbustes marins qui croissent sur le bord des îles boiseuses et plates dont nous étions environnés. Ces embarcations, qui servent de nids flottans aux corsaires de ces lieux, se dirigeaient sur nous avec l'intention bien évidente de se trouver en face du brick, au moment où il aurait dépassé le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi à doubler de leur côté. Bientôt, en promenant avec plus d'attention et d'anxiété nos regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous, nous pûmes voir tout à l'aise, qu'une cinquantaine de barques s'élançant de tous les points des rivages les plus rapprochés, s'étaient mises en devoir de suivre les premières bintasses qui paraissaient avoir pris l'initiative et l'honneur de l'attaque.

«C'est en ce moment décisif que je crus devoir ordonner de plonger à la mer et le long de mon bord, toutes les bailles vides dont nous pouvions disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du brick, et faire penser aux pirates qui seraient à même de nous observer de plus près, qu'avec le peu de sillage que faisait le navire, il n'était guère probable qu'ils pussent être exposés à avoir un engagement avec un brick de guerre[5]. Le désordre calculé que j'avais eu la précaution de faire observer dans la disposition des voiles, complétait cet ensemble de supercheries, et en nous voyant, à une portée de fusil, ainsi orientés et naviguant si péniblement, le marin le plus expérimenté nous aurait plutôt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine d'hommes, tout au plus, avaient reçu l'ordre de se promener sur le pont et de montrer leurs têtes au-dessus des bastingages. Le reste de l'équipage, et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de choix, se tenait à plat-ventre, le sabre et la mèche à la main, le long de mes pièces chargées de mitraille jusqu'à la gueule, et recouvertes en dehors d'un bon prélat peint de deux barres jaunes, à la mode des batteries de nos plus inoffensifs bâtimens marchands.

«Les plus pressées d'entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous approchèrent à demi-portée de canon. Rendues à cette distance respectueuse, elles s'arrêtèrent un instant, et toutes à la fois. Je crus alors mon coup manqué; car je supposai d'abord qu'elles nous avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paraître et pour ce que nous étions bien réellement. Mais j'eus bientôt lieu de m'apercevoir que j'avais fait trop d'honneur à la prévoyance de nos adversaires. Les chefs de l'escadrille ne s'étaient ainsi tenus en observation que pour donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier à eux, pour pouvoir, plus tard, porter un grand coup avec ensemble et résolution.