—Quoi! s'écria le capitaine après avoir acquis cette complète et triste certitude, en voilà bien une autre, à présent! Ces bégueules d'autorités qui m'avaient assuré qu'il n'y avait, dans leur endroit, de femmes que pour eux! Ah! la farce est vraiment impayable; c'était ma foi bien la peine de faire venir, des environs, de bonnes filles pour la satisfaction de nos affamés. Le pays lui seul, était deux fois plus riche pour nous qu'il ne l'aurait fallu pour notre consommation particulière! Allons, allons: il n'y a pas tant de mal que je le craignais!… Mais j'aurais donné quelque chose de bon pour savoir tout cela avant le départ… Le diable m'emporte, ces gueux de matelots sont de vrais suborneurs de vertus, quand ils se mettent en tête de donner la chasse aux femmes à grands sentimens.
Les amours, qui à terre avaient commencé sous de si heureux auspices, entre les corsaires et les déités basses-bretonnes, ne firent plus, hélas! que décliner et languir à la mer, et sur ces flots où cependant la menteuse mythologie a eu la fantaisie de faire naître la mère des amours. Les marins, en général, se montrent fort tendres quand ils n'ont rien autre chose à faire, et que les loisirs de leur profession leur laissent le temps d'être aimables. Mais pour peu que les devoirs du bord remplissent leur vie en occupant l'activité ordinaire de leur esprit, il ne leur reste plus que fort peu de chose à donner au sentiment ou à la volupté, et voilà peut-être pourquoi ils commencent si bien ce qu'ils finissent quelquefois si mal, sous le rapport de la galanterie et du sentiment.
On s'amusa des passagères de l'Aventure le premier jour: on les traita avec un peu plus d'indifférence le lendemain, quoiqu'elles n'eussent pas cessé d'être aussi aimables que la veille, et le troisième jour de croisière et de cohabitation, on ne les regarda plus que comme des objets inutiles ou embarrassans à bord. A terre, enfin, elles avaient eu un règne de trois jours: à bord, elles n'eurent à peine qu'un jour de vogue que devaient suivre tant de jours de dédains et d'abandon.
—Savez-vous bien, disaient les matelots les plus philosophes au maître d'équipage, le plus philosophe lui-même de toute sa secte, que c'est bien amusant à terre les femmes, mais que ça commence à être bien embêtant à bord?
—Oui, répondait le maître devenu non moins austère que les matelots qui venaient lui confier leurs dégoûts naissans: c'est amusant pour le moment; mais, c'est seulement bien dommage que le moment dure si peu! C'est comme qui dirait un manche de gaffe avec quoi les femmes savent nous hâler à elles: le fer de la gaffe s'use, le manche reste, et il faut l'avaler. Savez-vous, à votre place, ce que je me permettrais de demander au capitaine, dans l'instant actuel?
—Non, maître Goueznou? Mais vous qui êtes habitué à ces choses là, dites-nous votre idée, si c'est un effet de votre part?
—Eh bien, il faut aller faire entendre au capitaine que ça vous embête, quoi donc! Il n'y a pas de milieu à ça ni de mitaines à prendre pour lui dire une chose qui est et qui n'est que trop la vérité.
—Mais, dites-lui donc la circonstance vous-même pour nous, maître Goueznou, puisque vous parlez mieux que nous, et que ça vous ennuie peut-être autant pour le moins que tous les autres.
—Lui dire moi-même la vérité! Pardieu donc, croyez-vous que je prendrai des gants blancs, comme le jour de ma première communion, pour lui faire savoir ce qu'il ne doit pas ignorer?
—Nous ne disons pas cela, bien loin de là; mais dites-lui-z-y donc l'affaire en question, le plus joliment possible.