—Mais cependant, capitaine, il serait peut-être bon qu'avant de nous séparer, vous me donnassiez vos ordres, pour que je pusse m'y conformer.

—Je n'ai aucun ordre à te donnasser, mangeur de pommade, je te l'ai déjà dit, pour que tu pusses faire à ton bord ce qu'il te plaira. Prends soin de ta morue, de tes cheveux d'étoupe blonde et de tes princesses; fais de la toile, mange à ta faim, dors tranquille et refiche-moi encore patience: c'est tout ce que je te demande, en second et dernier lieu. Salut et bonsoir; va te faire lanlerre!

Et cela dit, le lougre l'Aventure, couvert de toile, se prit à bondir sur la lame, en faisant écumer la crête des quatre à cinq longues vagues qui le séparaient de sa lourde prise. Les gens du corsaire, avant de quitter le trois-mâts qui allait disparaître à leurs yeux, sautèrent sur leurs bastingages en élevant en l'air leurs bonnets rouges, et en criant tous à la fois, comme des taureaux: hourra les morues, hourra capitaine la Merluche! hourra! hourra! hourra, trois fois hourra pour vous tous et votre cargaison!

Toutes ces grosses voix goguenardes réunies, confondues en un seul cri sauvage, allèrent frapper au loin les airs et retentir sur la surface des flots, jusques aux bornes de l'horizon, que la nuit commençait déjà à couvrir de ses ombres brumeuses.

Le corsaire disparut dans l'obscurité aux regards des passagères et de l'équipage de la Vénus; et la Vénus, orientant ses voiles à la brise du nord-ouest, s'enfonça dans l'obscurité, aux yeux étincelans des joyeux et farouches matelots de l'Aventure.

Maintenant, que nous avons laissé ces méchans drôles, allant chercher fortune dans la Manche, loin de la prise qu'ils venaient d'abandonner si gaîment et si cruellement peut-être, aux hasards et aux périls de la mer, nous ne nous occuperons plus, pendant quelque temps, du moins, que du sort du pauvre équipage et des malheureuses passagères du trois-mâts la Vénus. C'est à ceux-ci, bien plus qu'à leurs indignes sacrificateurs, que nous devons toute notre sollicitude. Les oppresseurs nous ont toujours paru aussi odieux, que les victimes nous ont semblé dignes d'intérêt et de pitié.

Le sous-lieutenant de la Lévrière n'eut pas plutôt pesé le fardeau de la responsabilité qu'il venait, ou qu'on venait d'assumer sur sa tête, qu'il prit, en sa qualité, toute nouvelle, de capitaine de la Vénus, un air grave, préoccupé et soucieux, et que ses matelots, gens très peu disposés à la discipline, commencèrent à s'arroger, de leur côté, le ton de la suffisance la plus caractérisée. M. de la Lévrière ne prévoyant que trop qu'il aurait bientôt quelques rudes combats à livrer à la mauvaise volonté qu'il avait pu déjà remarquer dans les dispositions de ses subordonnés, s'avisa d'abord de commander haut et ferme, et messieurs ses subalternes ne trouvèrent rien de plus convenable que de lui rire d'abord au nez, pour lui donner la mesure du respect et de la soumission qu'à l'occasion il pourrait rencontrer en eux. Le capitaine chercha à se fâcher, mais tout son équipage opposa une si imperturbable gaîté aux premiers mouvemens de mauvaise humeur de son chef, que le chef et l'équipage finirent par décider, d'un commun accord, qu'il n'y aurait pas de capitaine à bord, et que tout le monde ferait ce que bon lui semblerait, en abandonnant à la Providence, aux vents et à la mer, le soin de gouverner, de conduire et de manœuvrer le navire. Les vingt-cinq passagères, tout entières, dès le commencement de cette nouvelle traversée, au ressentiment qu'avait soulevé dans leur cœur ulcéré le lâche et indigne abandon de leurs anciens amans, exhalèrent leur douleur en plaintes amères et en imprécations violentes contre ce qu'elles appelaient la barbarie et l'atrocité des monstres d'hommes. La première nuit, elles pleurèrent un peu de rage: le matin, elles ne pleuraient plus, mais elles soupiraient encore. A la fureur de la tempête, enfin, pour me servir d'une comparaison puisée dans les choses dont nous avons à parler, avait succédé le sourd gonflement de la mer moins tourmentée. A midi, on ne soupirait déjà plus que de loin en loin. La bourrasque était déjà passée, et le soleil d'un jour plus doux était venu dissiper le sombre et lourd nuage qui avait surchargé l'horizon de la veille.

Les douze mauvais marins de la prise, prévoyant avec un égoïsme digne d'eux, ce qu'ils pourraient tirer des dispositions nouvelles qu'ils avaient cru remarquer dans l'esprit et sur la physionomie de leurs compagnes de voyage, proposèrent à celles-ci de contribuer, avec les moyens qu'elles possédaient, à varier la monotonie attachée trop ordinairement à la réclusion forcée du bord. La brise continuait a être belle, et à pousser de lui-même le navire sur les côtes de France. Il faut boire tant que nous pourrons, dit un matelot, et puis après danser tant qu'il nous plaira, pour éloigner le chagrin de nous, et attirer le bonheur sur notre navigation. Un vieux proverbe dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, et si le proverbe n'est pas faux, tâchons de devenir ivrognes, à seule fin de nous assurer la protection du Dieu qui veille sur les soiffeurs, d'autant mieux qu'en soiffant, nous aurons peut-être l'avantage d'oublier que nous avons pour nous commander un capitaine qui ne sait seulement pas conduire la barque qui porte notre sac.

A ces mots qui, quoique très anacréontiques, n'avaient rien qui dût flatter l'oreille du capitaine de la Lévrière, celui-ci demanda au matelot épicurien, s'il avait l'intention de se moquer de lui, et de méconnaître son autorité.

—Pas plus, répondit l'impertinent, que vous n'avez eu l'intention de vous moquer de nous, en prenant le commandement du bateau qui fait flotter nos carcasses!