La manœuvre toute naturelle, toute instinctive qui venait d'être inspirée par l'imminence du péril et conseillée au pauvre capitaine, par le bon sens de ses matelots, fut exécutée par ceux-là mêmes qui l'avaient indiquée, et qui, en s'y prêtant de bonne grâce, avaient la satisfaction de n'obéir en quelque sorte qu'au commandement qu'ils s'étaient fait eux-mêmes dans leur intérêt commun.

La Vénus navigua donc quelque temps avec les bâtimens ennemis au milieu desquels elle se trouva bientôt confondue. Mais à peine avait-elle fait un peu de route sous la nouvelle allure qu'elle avait prise si à propos, qu'une longue et noire frégate, qui servait d'escorte au convoi, vint la ranger silencieusement en lui laissant voir ou deviner au tangage, une énorme rangée de dents de fer, qui semblait garnir la bouche béante de ses nombreux sabords. L'équipage français frémit à cet aspect si peu rassurant, et ce ne fut que lorsque le bâtiment de guerre eut dépassé la prise avec la supériorité de marche qu'il avait sur tous ses voisins, que les matelots du trois-mâts compromis, reprirent la gaîté moqueuse et l'impertinente confiance qu'ils avaient montrées avant la rencontre de la flotte anglaise.

Je ne sais trop, au reste, comment la Vénus, dont j'écris ici l'histoire aventureuse, aurait fait pour se tirer d'affaire sans la circonstance favorable qui vint lui offrir le moyen de quitter le convoi, en lui épargnant le danger de faire remarquer sa fuite aux convoyeurs anglais. Vers minuit, un grain des plus violens s'éleva au vent en étendant sur le ciel, déjà obscurci par un lugubre rideau de gros nuages, un voile impénétrable sous lequel disparurent un instant tous les bâtimens qui s'étaient d'avance préparés à essuyer l'impétuosité de la bourrasque menaçante. Le commandant du convoi qui, pendant ce moment critique, devait chercher à prévenir la dispersion des bâtimens ralliés jusques là sous son escorte, fit, à l'aide de fanaux hissés sur sa corne, des signaux que comprirent parfaitement les navires convoyés, et que n'entendit nullement la Vénus. Le grain se crève, éclate et tombe avec furie sur les flots soulevés. Les voiles s'amènent à bord de tous les navires; les bâtimens assaillis s'inclinent en refoulant la mer tourmentée, dans laquelle ils plongent leur proue écumeuse… «Laissons arriver, laissons arriver!» s'écrient les matelots de la Vénus, dès qu'ils sentent que la grainasse accable de tout son poids leur barque, qui n'a conservé dehors que ses huniers amenés sur le ton. Oui, laissons arriver! répète le capitaine la Lévrière, et adieu le convoi!

La prise, ainsi poussée de l'arrière par le grain foudroyant qui grondait encore sur elle, se trouva, en moins d'une demi-heure, hors de vue de la flotte qu'elle avait quittée, et loin de l'atteinte des bâtimens de guerre qu'elle avait tant redoutés quelques heures auparavant; et quand le capitaine de la Lévrière put laisser rôder ses regards autour de lui, avec quelque liberté et sans trop d'émotion, il ne découvrit plus rien à l'horizon dont il était environné, si toutefois on peut donner le nom d'horizon au cercle de quelques toises que la nuit, la brume et les masses de nuages qui rasaient les eaux, avaient formé autour du navire.

Le jour qui succéda à cette nuit d'orages, de périls et de tribulations, fut consacré à la joie. Chacun se sentait heureux, à bord de la Vénus, d'avoir échappé à tant de dangers réunis, que personne n'avait su prévoir, et chacun s'attribuait modestement l'honneur d'avoir arraché le navire de la griffe du léopard anglais, car c'était alors sous cet énergique emblême que l'on faisait classiquement allusion à l'avidité cruelle de nos voisins d'Albion. La métaphore impériale n'allait guère plus loin.

La nuit suivante, en enveloppant la Vénus et son imprévoyant équipage sous les épaisses ténèbres que continuait à traverser la brise du Nord-Ouest, amena sur ses ailes funèbres et sur la route que suivait la lourde prise, des périls encore plus grands que ceux qu'elle avait courus la nuit précédente. Vers onze heures du soir, les gens du gaillard d'avant, qui n'avaient nul souci de veiller attentivement au bossoir, comme bien vous pensez, aperçurent cependant, par l'effet du hasard plutôt que par celui de leur vigilance, à une encâblure d'eux, la mer qui blanchissait de manière à former au large une sorte de plage phosphorescente, dont l'éclat contrastait de la façon la plus sinistre avec l'obscurité de l'atmosphère; et au-dessus de cette immense bande de neige écumante le capitaine la Lévrière crut découvrir, après s'être frotté les yeux, de grosses masses noires, allongées, immobiles, qui auraient pu passer, à la rigueur, pour des indices assez certains du voisinage de la terre. Le bâtiment filait en ce moment sept à huit nœuds à l'heure, et l'on avait à bord quelques raisons pour supposer vaguement, que l'on ne tarderait pas à avoir connaissance des côtes de France. Peu d'instans même après avoir formé plusieurs conjectures plus ou moins vraisemblables sur ce premier incident, on vit passer le long du bord, et avec une vitesse qui n'était rien moins que rassurante, deux ou trois énormes rochers sur lesquels la lame venait se briser avec rage et en laissant entendre après elle de longs et lamentables hurlemens…

—Ce sont des brisans, nous sommes dans les brisans! braillèrent d'abord les matelots qui, les premiers, se crurent perdus.

—Oui, mes amis, répondit le capitaine de prise, ce sont des brisans, mais nous ne sommes peut-être pas encore perdus pour cela!

—Et dans quels brisans, encore, sommes-nous? demandèrent les matelots aussi effrayés que leur capitaine paraissait embarrassé.

—Dans les brisans de l'île d'Ouessant, répondit aussitôt la Lévrière, pour répondre quelque chose, par nécessité, à ceux qui le questionnaient par peur.