La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.

Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.

En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces misérables à la broche, comme on dit à bord des navires de l'état.

Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:

—Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.

Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses vœux, avec la complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières volontés d'un mourant.

—Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il pouvait casser!

—Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?

—Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.

—C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.