On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement, en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur officieux qui parlait pour lui.
On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à l'unanimité, à la peine capitale.
—Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt. Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre pour les grands.
Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.
Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.
Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.
Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux. Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au cœur le plus endurci contre le crime de piraterie.
Le moment fatal arriva.
Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.
Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le spectacle attendu allait enfin commencer.