Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M. Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui avait déjà remise.
—C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre facture.
Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.
—Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles, et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il pourra.
—Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.
—Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.
—Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?
—Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou quatre bœufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.
—Diable! des esclaves!
—En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes comptant, pour faire le solde de compte de la facture?