—Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez, me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du cœur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve, obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à mon cœur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....
—Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?
—Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie il ne m'a été donné d'aimer personne?
—Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend de partager?
—Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?
—Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent, ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que notre cœur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.
—En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections, je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....
—Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...
—Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et je l'attends de....
—Et de qui donc encore?...