Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux aventuriers de l'Aimable-Zéphyr s'étaient rendus à Anvers, sans se douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à Sierra-Leone.
A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que les journaux du pays voulaient bien appeler les beaux-arts, avait daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'œil sur ces deux terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de Bruxelles.
Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en fer des deux quadrupèdes: Donné tel jour de telle année par M. le comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi.
A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité.
L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de l'Aimable-Zéphyr. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure.
Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour une.
Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale.
Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route.
L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle toute seule que ces trois bonnes choses à la fois.
Il y avait quatre à cinq mois que l'Aimable-Zéphyr avait quitté Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du capitaine Sautard.