Le Capitaine.—Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise? au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux. Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire.
Le Gouverneur.—Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et confier quelquefois toutes mes peines.
Le Subrécargue.—Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse?
Le Gouverneur.—Oui; une esclave qui avait reçu assez d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont forcé à me priver d'elle, à mon grand regret....
Le Capitaine.—C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France, voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.
Le Subrécargue.—Et pourquoi, monsieur le gouverneur, n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage particulier et pour vous consoler de votre veuvage?
Le Gouverneur.—Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi délicate.
Le Capitaine.—Ah! je le crois bien! Les femmes sont une marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne.
Le Gouverneur.—Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation que nous venons d'entamer ensemble.
Le Subrécargue.—Et si nous nous chargions, le capitaine Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis et charmer votre existence!