—Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres, vous allez en avoir.
Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans montans en fer.
A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation à la mer.
Jamais les marins du Mascarenhas n'avaient encore vu une manœuvre exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence. C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!!
Le Mascarenhas, en voyant la manœuvre faite par son voisin, mit comme lui en panne aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.
Le canot rapide du Fantôme élonge le grand navire; les huit matelots qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du Mascarenhas, c'est le chirurgien du Fantôme, qui a tenu la barre du gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se rendre de l'un à l'autre navire.
A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres dans les cœurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont subis....
Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des maux que rien ne peut guérir.
—Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous rendre.
—Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une prière.