Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques questions.
Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de côté de son large pantalon....
—Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné....
Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit remarquer un mouvement à bord du Fantôme.... Au geste du commandant du brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt le Fantôme masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au Mascarenhas, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un commandement impérieux... Le Mascarenhas met aussi en panne, et l'embarcation du Fantôme, qui déjà est venue à bord avec le docteur, est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence pour accoster une seconde fois le navire anglais.
—Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du Mascarenhas, je vous l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans doute m'apporter de bonnes nouvelles?
—Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation, sur un bon matelas ou dans un cadre.
Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du Fantôme par les matelots du Capitaine-Noir.
Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de cœur le capitaine du Mascarenhas. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son humanité.
Le canot du Fantôme s'éloigna alors silencieusement du bâtiment anglais pour retourner à son bord.
Les matelots et les passagers du Mascarenhas, les yeux attachés sur cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si soigneusement.