Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce pour épargner aux marins du Fantôme l'impression pénible que peut causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante, pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité recevoir à son bord?...

Tout le monde à bord du Mascarenhas se perd en conjectures sur les minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade.

Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le long du Fantôme.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est devenu le théâtre....

La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le plabord du Fantôme; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher, plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec soin par quatre matelots.

Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène muette et mystérieuse.

Le Fantôme rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le Fantôme, poussé alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près, quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du Mascarenhas, et en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais.

Au moment de leur séparation, le capitaine du Mascarenhas a voulu faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le saluât.

Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest, sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers.... Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du Fantôme? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi, comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont signé un pacte avec le diable.

La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon, vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua que c'était là qu'était encore le Fantôme. Les marins du Mascarenhas, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur dérober pour toujours.

—C'est la clarté de l'habitacle du Fantôme que vous voyez là, disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est, dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole est placée pendant la nuit. Le jour, quand le Fantôme combat, il ne hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière, tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à l'abordage.