—Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer de jeunes enfans?

—Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le Capitaine-Noir?

—Jamais nous n'en avons entendu parler.

—Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.

—Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades; mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux mois.

Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry, prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir.

L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui murmuraient autour du navire:

Voyez à l'horizon
Filer comme un fantôme
Ce brick sans pavillon,
Avec sa longue baume.
Veille bien au bossoir,
Car la nuit sera sombre,
Et l'on a vu dans l'ombre
Le Capitaine-Noir.

Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.

Malheur à qui s'endort
Et tombe sous sa coupe;
Une tête de mort,
C'est son fanal de poupe.
De l'arrière au bossoir,
Comme un drap mortuaire
Est peint l'affreux corsaire
Du Capitaine-Noir.