Largue la toile,
Forçons, etc.

Le jour, au fond des eaux
Comme un plomb il se coule,
Pour guetter les vaisseaux
Que balance la houle.
Et lorsqu'avec le soir
Au loin la foudre gronde,
On voit sortir de l'onde
Le Capitaine-Noir.

Largue la toile,
Forçons, etc.

Des grappins teints de sang
A ses vergues se brassent,
Pour déchirer le flanc
Des vaisseaux qui le chassent.
Et quand il fait pleuvoir
Son monde à l'abordage,
Nul n'échappe à la rage
Du Capitaine-Noir.

Largue la toile,
Forçons, etc.

Partout portant l'effroi,
Partout faisant sa ronde,
Près des vaisseaux du roi,
Lui seul est roi sur l'onde.
Ah! tremblons de le voir!
Peut-être il nous observe....
Mais que Dieu nous préserve
Du Capitaine-Noir.

Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.

La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà le feu du Fantôme avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses redoutables grappins sur le pauvre Mascarenhas. Minuit, c'est son heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les autres, elle est unie comme une glace pour le Fantôme, qui jamais, même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du Fantôme, car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire, chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.

Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes des matelots, allèrent se reposer, et le pont du Mascarenhas resta livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait fait naître en eux l'apparition du Fantôme et du Capitaine-Noir.

Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du Fantôme? Nous allons le voir.