—Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est.... Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.

Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant une heure il ne fit pas autre chose.

Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la bouche.

Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine, harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien! docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc, docteur, et plus vite que cela.

Le docteur n'osait.

Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer, le chapeau bas, vers son capitaine.

Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui vint avec la nécessité de parler clairement.

—Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!

—Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!

—Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus que cela encore à réclamer de votre bonté.