[Le Négrier le Revenant,]

[SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.]

Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais, encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à achever sa traite.

La corvette le Soho, commandée par un officier aussi intrépide qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour, les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à cacher sa périlleuse manœuvre et son projet hardi.

Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.

Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu, n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et le vent, qui si souvent hurle par tornades dans l'atmosphère étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.

Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:

Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte en double serrer les voiles!

Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité, et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:

—Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour nous!