—De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que le Fantôme puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.
Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au vœu du grand nombre....
L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son capitaine....
Les voiles du Fantôme viennent d'être déployées....
Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de combattre....
Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe.... C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises, les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins, ces voiles si gracieuses, chefs-d'œuvre des habiles marins qu'avait choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés, debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde reste couverte d'un nuage de soufre que l'œil ne peut percer, et que la brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était le Fantôme.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....
A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de toutes les embarcations ce cri lamentable:
Plus de Capitaine-Noir! plus de Fantôme!!!