«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks de guerre pour un? C'est donc des prises à quatre-mâts qu'il veut amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change, soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est qu'un dindonneau!
«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique, nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le commerce et embêter son monde, c'est syllonyme, c'est-à-dire la même chose.
«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une raffle de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre cher homme était tombé dans une si grande rafale de respect et d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du service et l'honneur de la croisière du Mange-Tout.
«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation. Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand le carcaillon entendit parler de la révolte préparée par les plus déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la suite.
«Le mousse en question s'appelait Chéri, de son nom de baptême. Une nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de l'autre bord du bastingage sous le vent.
—«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et qu'il serait un peu lourd à décapeler de cette façon, attendu qu'il est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de pistolets de poche.
—«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation avec le particulier?
«Le petit Chéri me répondit pour lors:
—«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire, parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la pilule de santé.
—«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je ripostai tout en colère.