—«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps.
—«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer, au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de l'empoisonner comme un insecte malfaisant.
«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une carcaille. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à l'ordinaire.
«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit morphil, et d'huile de palme ou de palmier.
«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer, comme vous allez le voir!
«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous définitivement notre capitaine à la mer? Demain, gourgonnaient les moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la charger, et personne pour y mettre le feu.
«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous. Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage. Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes, habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros bâtons.
«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les habitans à bord, pour la térir sur les côtes de France? Belles parts de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!
«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour avoir à boire quelque chose.
«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux manigancer l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets.