—«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi.
—«Et la condamnation?
—«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient de sonner.
«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la physionomie.
«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin[2].
«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du criminel par-dessus le bord.
«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté du bastingage.
«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont. L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait.
«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.
«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure qu'il est?»