—Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant l'auditoire du maître.

—A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens, voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié paré.

Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son histoire:

«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content.

«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir du fond de la cale d'un trois-ponts:

«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du grabuge encore sur le pont du Mange-Tout, après les cinq minutes de grâce.

«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne prend la route du pardon général.

«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre notre parti en braves:

«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel.

«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier.